“Les écrivains du bac : Cioran” – Jean MONTENOT

L’Express, 01 avril 2011

Ce “Cioran roumain” a longtemps été éclipsé par la personnalité affable et discrète de l’écrivain exprimant dans un français sobre et concis tout le tragique et le dérisoire de l’existence humaine. Le retour de ce méchant fantôme a déclenché post mortem autour de Cioranune petite agitation médiatique et littéraire, réveillant les sycophantes de la bien-pensance, sempiternels chiens de garde du passé vu du présent, plus soucieux de juger que de comprendre. La noirceur et le pessimisme de ses écrits – difficile dans le cas de Cioran d’éviter ce terme galvaudé – n’expliquent cependant pas le succès – certes tardif, mais croissant – d’une oeuvre qui, à bien des égards, se situe hors du temps et des modes. Il suffit de rappeler les titres des essais et des recueils d’aphorismes qui ont fait sa réputation, puis sa notoriété d’écrivain français pour s’en convaincre : Précis de décomposition, Syllogismes de l’amertume, La tentation d’exister, La chute dans le temps, De l’inconvénient d’être né, Ecartèlement, Aveux et anathèmes, L’élan vers le pire, Chance de l’échec. Autant dire un programme pour neurasthéniques composé de bréviaires pour dépressifs ! Pis, ce Schopenhauer transylvain séduit (et agace) d’autant plus qu’il semble avoir pris plaisir à s’abaisser lui-même : “Le plaisir de se calomnier vaut de beaucoup celui d’être calomnié1.” Par-delà les légendes, il faut retracer l’itinéraire de ce penseur qui s’étonnait que “la perspective d’avoir un biographe n’ait fait renoncer personne à avoir une vie2”.

Paradis perdu

Comme la plupart des écrivains, Cioran est d’abord un exilé de son enfance. Quelque chose s’est brisé en lui, répète-t-il, quand il a dû quitter Rasinari, son village natal, pour aller au lycée de Sibiu. Dans une notule des Cahiers, parus après sa mort, il décrit ainsi ce moment-clé : “Un de mes souvenirs les plus précis et les plus déchirants de mon enfance. J’avais neuf ou dix ans ? On m’emmena à Sibiu, dans une voiture charrette. Je me trouvai derrière sur la paille. J’aperçus la coupole d’une des églises de la ville. Mon coeur se serra. On m’arrachait au paradis de ce village natal que j’idolâtrais3.” Reconstruction ex post sans doute, mais tout être humain vit de ces passés recomposés. Toute la suite, toutes les contradictions de la suite – aussi bien le vitalisme affecté et un peu ampoulé des “écrits politiques” de la jeunesse que la rhétorique de l’effondrement et l’esthétique du désespoir de la maturité – peuvent être interprétées comme des répliques de ce séisme initial qui chassa le jeune Emil du vert paradis de l’enfance.

Et pourtant, il n’y avait sans doute rien que de très banal pour un fils de protopope (un archiprêtre ou un archidiacre de l’Eglise orthodoxe roumaine) que d’aller étudier au lycée de la ville où son père exerçait son ministère. Pendant la Première Guerre mondiale, l’autorité de Budapest, dont la ville a dépendu jusqu’en 1920 et qui se méfiait des velléités indépendantistes des élites roumaines locales, déporta par précaution quelques notables, dont le protopope Cioran.

A Sibiu, placé chez deux vieilles filles saxonnes et germanophones, le jeune Cioran se frotta à la culture allemande, se pliant à la condition ordinaire des ressortissants des “petites nations” des Empires centraux d’avoir à vivre “entre deux civilisations”. Bachelier en 1928, il s’inscrivit à la faculté des lettres et de philosophie de Bucarest. Lecteur boulimique, il y approfondit sa connaissance de la philosophie allemande – “toute la sotte philosophie allemande” confia-t-il par la suite – puis étudia Bergson. Séduit par la doctrine de l’élan vital, il rédigea un mémoire de licence, primé magna cum laude, sur “L’intuitionnisme contemporain”, mémoire qui lui valut de décrocher une première bourse d’étude comme pensionnaire de la fondation Humboldt à Berlin en plein avènement de l’hitlérisme… [+]

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