“Une effrayante insomnie” – Olivier ABEL

Foi et Vie, décembre 1999, p.71-81

Emmanuel Lévinas parle de l’insomnie à plusieurs reprises, mais comme en passant, et il ne s’agit certes pas d’un thème central de son oeuvre. De la même manière cependant qu’un regard latéral et flottant perçoit des choses qu’un regard directement focalisé, sur un visage par exemple, ne voit pas, il m’est apparu que ce thème secondaire manifestait bien la fulgurance de l’intuition philosophique qui caractérise Lévinas. La question n’est d’ailleurs pas si anodine, de nos jours. Pourquoi tant d’insomnies? Quand avons-nous perdu le secret du sommeil? L’intérêt de la méditation de Lévinas sur l’insomnie est de nous montrer qu’avant de la soigner par la chimie*, il n’est pas inutile de l’entendre un peu, de la prendre au sérieux sur ce qu’elle dit de nous tous, et de notre rapport à l’existence.

Pourquoi tant d’insomnies? Mais aussi: pourquoi tant de lassitude? Et quand avons-nous perdu le secret de l’action? Pourquoi avons-nous à ce point besoin de drogues pour le moindre repos, comme pour la moindre activité? Il est probable que la seule manière de bien traiter cette question de l’insomnie consiste à lier son sort à celui de l’action, la capacité à agir vivement supposant la capacité à dormir tranquillement. Celui qui jamais n’agit, qui jamais ne se fatigue ni ne s’oublie dans le poids d’actes qui soient proprement ses actes et augmentent sa capacité à agir, celui qui n’a jamais la chance de “faire” quelque chose, comment voulez-vous qu’il puisse dormir? Et celui qui se mobilise sans cesse pour la moindre chose, dans une vigilance constante où il ne s’abandonne jamais au sommeil, sera-t-il encore éveillé quand le moment viendra d’intervenir? Nous avons peur du sommeil, et nous sommes lassés de l’action, et c’est ainsi que nous sommes pris dans le cercle vicieux entre l’activisme anxieux qui multiplie les oeuvres et les performances*, et le découragement de plus en plus général d’être désoeuvré, inemployé et inutile.

L’insomnie d’exister

Revenons donc à Lévinas. Je retiendrai chez lui deux occurrences de ce thème de l’insomnie, issues de la même constellation de textes de la fin des années quarante. La première occurrence se trouve dans De l’existence à l’existant[4]. L’insomnie apparaît dans la dernière partie de l’ouvrage, et donne le titre d’un chapitre (p.109-114 de l’édition citée). L’insomnie y est décrite comme “l’impossibilité de déchirer l’envahissant, l’inévitable et l’anonyme bruissement de l’existence”. La véritable insomnie surgit quand il n’y a plus de motif de veiller et que l’on veille quand même, dans une vigilance qui est vide d’objet, et dans une vigilance en quelque sorte sans sujet: ça veille, parce qu'”il y a” tout ça, toute cette présence, cette rumeur de l’existence à laquelle on ne peut se soustraire. On est tenu à être, sans échappatoire. Lévinas parle d’un “devoir de corybanthe”, d’un envahissement par le bruissement de l’être d’où l’on ne peut se retirer ni s’absenter, même en se mettant en boule dans un coin: on veille pour rien, sans objet, mais sans véritable conscience non plus, roulant sans fin dans une sorte de présence où rien ne passe et où tout ça n’arrive même pas à moi. L’être de l’insomnie n’est l’être de personne ni de rien. L’insomnie est une expérience de l’éternité comme atrocité, où le temps échappe au rythme, et l’espace à la perspective… [+]