Cioran serait-il devenu un mythe ? Décryptage d’une postérité fascinante par Nicolas Cavaillès

ZoomFranceRoumanie, 20/06/2018

Cioran (et son sourire), vu par le photographe Louis Monier…

Le Roumain devenu le plus grand styliste de la langue française meurt le 20 juin 1995 à Paris, à l’âge de 84 ans. Son héritage littéraire, toujours fascinant, compte 5 livres en roumain et 10 en français. Simples lecteurs ou chercheurs chevronnés, ses admirateurs ont dû se rendre à l’évidence : Cioran a eu beau calomnier l’univers, la splendeur de son verbe l’a magnifié.

Pour décrypter sa postérité passionnante, Zoom France Roumanie vous propose un dialogue avec Nicolas Cavaillès, écrivain et traducteur, éditeur de Cioran dans La Pléiade.

« L’enfant de Rasinari,  superbe contempteur de l’espèce humaine en langue française » Grand Entretien avec Nicolas Cavaillès

Célébré sans faute plusieurs fois dans l’année, soit pour marquer l’anniversaire de sa naissance soit pour commémorer sa disparition, Cioran est convoqué de plus en plus souvent dans les débats sur l’esprit ou l’identité des Roumains, des Français. Cioran serait-il devenu un mythe ?

Nicolas Cavaillès : Cioran est d’ores et déjà un mythe, dans la mesure où le personnage occulte l’œuvre, où l’on connaît moins ses textes qu’une certaine image de l’homme (un misanthrope paradoxal et grand styliste, haut perché dans sa mansarde parisienne), image qui depuis une quarantaine d’années s’est mise à circuler avec vélocité, nourrie par beaucoup de rumeurs et de légendes, en Roumanie plus encore qu’en France. L’enfant de Rasinari, devenu un superbe contempteur de l’espèce humaine en langue française, aura connu une trajectoire hors du commun, et il aura beaucoup facilité lui-même, par une mise en scène soignée de son destin, riche en anecdotes hautes en couleurs (dans ses entretiens, notamment), le passage de l’historique au légendaire.

Quelle est la différence entre sa postérité en France et en Roumanie?

C’est sans doute d’abord en tant que styliste et en tant que « pessimiste » que Cioran a frappé et continue de marquer les esprits en France.

En publiant son œuvre dans la collection La Pléiade (Gallimard, 2011), vous avez offert au public et aux cioraniens une véritable « Bible Cioran ». Qu’est-ce qu’il reste inexploré aujourd’hui?

Cioran couvertureL’édition en « Pléiade » ouvre un très grand nombre de pistes et de perspectives, tout d’abord en ce qui concerne cet extraordinaire lecteur que fut Cioran : la mise en lumière de certaines sources latentes (souvent fécondes en cela que Cioran s’y oppose, sans dire explicitement à quoi ni à qui). De même, ce volume, conçu pour mettre en valeur l’unité de son œuvre française – à travers et par-delà le « penser contre soi » –, vient rééquilibrer l’image que l’on peut avoir de Cioran, généralement modelée à partir des fameux entretiens qu’il a donnés durant les vingt dernières années de sa vie : notre édition fait la part belle – qu’elle mérite – au Cioran des années 1940, 1950, 1960, soit à un essayiste au sommet de son art, et pourtant méconnu, souvent masqué par le génie de l’aphorisme.

Au fil du temps et partout, a fleuri un véritable festival de formules jubilatoires – « Un penseur crépusculaire », « Un cynique fervent », « Cioran le Troglodyte » – ou encore « Éjaculations mystiques », titre donné par Stéphane Barsacq à son essai paru chez Seuil, en 2011. Quelle est la part d’idolâtrie dans cette effervescence des recherches?  

On ne peut rien faire face à un tel phénomène. L’œuvre de Cioran engendre effectivement de plus en plus de livres, idolâtres ou hostiles, réussis ou ratés ; c’est ainsi. Vingt ans seulement après sa mort, Cioran relève d’un passé trop récent, à la fois trop affectif et trop peu commenté encore, pour ne pas attirer à lui des polémistes de faible envergure et autres enfonceurs de portes ouvertes ; mais la qualité de son œuvre, sa richesse et sa complexité lui valent un nombre toujours croissant de « vrais lecteurs » (comme celui que vous citez, Stéphane Barsacq), et cela ne cessera pas dans les décennies à venir. Il eût été beau que Cioran restât un écrivain de l’ombre, mais… « n-a fost sa fie »… [+]

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