“La séduction des images” – Roger MUNIER

Le Portique, nr. 12, 2003, 15 juin 2006

Ce texte analyse la photographie et le cinéma (en particulier celui de Bresson), tant d’un point de vue esthétique que d’un point de vue éthique. Il nous invite à une méditation sur l’essence de la photographie qui interroge « l’image objective ».


C’est peu de dire que les images nous séduisent. Elles nous captivent, nous tiennent en leur pouvoir, comme nous envoûtent, dans leur étrange insistance, bien différente de l’effet que produisaient sur nous les seules images de l’art. Car nous usons du même mot pour parler de la peinture, du dessin et de ce qui s’en distingue du tout au tout : la photographie et ses dérivés qui seront mon seul propos.

D’où vient le charme, l’attraction, l’espèce d’enchantement des représentations qui nous sollicitent de toutes parts dans les illustrés, le cinéma, la télévision et aujourd’hui le mondial Internet ? Il faut, pour le saisir, remonter à l’essence de la photographie comme pure répétition du monde. En permettant des choses une saisie immédiate et qui les restitue telles qu’elles sont, la technique nouvelle instaurait un rapport différent de la vision et, partant, de la présence de l’homme au monde. Dans la photographie, le mouvement naturel est comme inversé et c’est le monde qui prend, pour ainsi dire, l’initiative. La photographie ne parle du monde qu’en lui cédant la parole. Au discours sur le monde, elle substitue l’apparition simple des choses, une sorte de « discours » du monde. Dans la photographie, le réel n’est plus seulement re-présenté comme dans la peinture ou le dessin, il est vraiment re-produit, j’entends produit à nouveau sous nos yeux, hantant de sa présence la surface grise ou colorée. La chose est plus vraie encore lorsque cette reproduction s’anime, dans l’image en mouvement du cinéma. Sous toutes ses formes, fixes ou mouvantes, la photographie est langage du monde, d’un monde se disant, érigé dans sa différence devant le regard. La relation d’homme à monde qui résumait la vision classique devient, par le truchement de l’image-double, une sorte de relation de monde à homme.

Cet auto-énoncé du monde se structure et culmine dans ce qu’on a appelé la photogénie. Que se passe-t-il dans l’image objective ? Elle coïncide avec le monde au point de se nier comme image courante. Mais le monde qu’elle rend présent n’est pourtant qu’imaginaire. La photographie « est » et « n’est pas » le monde. Elle est le monde, dans la mesure où elle se confond avec lui. Elle n’est pas le monde, pour autant qu’elle n’est qu’une forme imaginaire, privée de cette épaisseur concrète qui est celle du monde vrai et sur laquelle nous avons prise. Mais par là même, elle confère au monde qu’elle répète un pouvoir nouveau, dans la mesure précisément où ce monde, pourtant magiquement présent, échappe à nos prises en tant qu’imaginaire. Il y a beaucoup plus ici qu’une répétition simple des choses. S’il ne s’agissait que des choses en leur réalité tangible, le regard aurait prise sur elles. Mais le réel ainsi pro-posé s’est déjà réfléchi en lui-même et, partant, soustrait comme tel à la vision ordinaire. L’esprit n’est plus devant le monde sensible habituel. Il n’est pas non plus devant une image simple. Il ne peut qu’être ouvert passivement à ce qui s’offre à lui, s’impose à lui comme complexe
fascinant d’imaginaire et de réel… [PDF]

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