“Libre comme un mort-nĂ© : Emil Cioran” – Nancy HUSTON

L’ĂȘtre humain qui allait se transformer petit Ă  petit en Emil Cioran dĂ©marra lorsqu’un spermatozoĂŻde de pope orthodoxe rencontra un ovule gisant dans les tubes fallopiens d’une femme mĂ©lancolique. Cinquante et un ans plus tard, dans une lettre Ă  son frĂšre, c’est de cela que se souviendra le plus cĂ©lĂšbre pessimiste d’Europe : “Je pense souvent Ă  notre mĂšre (
), et surtout Ă  sa mĂ©lancolie dont elle nous a transmis le goĂ»t et le poison.”

Ah. On peut donc recevoir de la mĂšre autre chose que ce cadeau infect : la vie. De façon frappante, EugĂšne Ionesco, l’autre grand Ă©crivain roumain de Paris, emploie des termes presque identiques pour parler de sa mĂšre Ă  lui. Quand Claude Bonnefoy lui demande quelles sont les Ă©motions d’enfance qui l’ont le plus marquĂ©, il rĂ©pond : “C’est la tristesse de ma mĂšre, c’est la rĂ©vĂ©lation de la mort, c’est la solitude de ma mĂšre.” Pourquoi les mĂšres roumaines sont-elles si mĂ©lancoliques ?

Étant donnĂ© que l’ancien Empire austro-hongrois nous fournit une grande moitiĂ© de notre corpus de nĂ©antistes (Cioran, Bernhard, KertĂ©sz, Kundera et Jelinek), cela vaut la peine d’en brosser, mĂȘme trĂšs sommairement, le portrait
 Aide-moi, DĂ©esse Suzy, Ă  balayer du regard les maisons de la petite et de la moyenne bourgeoisie de l’Europe centrale, entre, mettons, 1910 et 1950


Nous voyons un monde malade et rutilant, un monde inĂ©galitaire et souriant, un monde propre dessus et ignoble en dessous, un monde oĂč prime l’ordre et oĂč les Ăąmes sont assassinĂ©es, oĂč la prĂ©sentation impeccable cache une violence inouĂŻe. Presque autant que celle des talibans quelques dĂ©cennies plus tard, cette sociĂ©tĂ© accuse la diffĂ©rence des sexes. Les familles sont structurĂ©es comme l’Église et l’Église est structurĂ©e comme l’État, qui est structurĂ© comme la famille, c’est-Ă -dire en pyramide â€“ avec, tout en haut, le papa le pope le pape. PĂšre d’Église PĂšre d’État PĂšre de Famille. Le chef le FĂŒhrer le leader le dieu. La mĂšre est son instrument. Elle est soumise, obsĂ©quieuse, obligĂ©e de plaire. Elle a le droit de prier, de frotter le sol et de se laisser engrosser. Être Ă  genoux ou autrement abaissĂ©e est sa position naturelle. Elle n’a Ă©videmment accĂšs ni Ă  la contraception ni Ă  l’avortement. Elle n’a pas le moindre contrĂŽle sur son destin personnel et ne prend aucune part Ă  la vie publique. Ses lectures : un livre de messe et, Ă©ventuellement, des magazines consacrĂ©s Ă  l’entretien de la maison. Puisque le sens de l’existence dĂ©coule de la hiĂ©rarchie, la mĂšre domine Ă  son tour les enfants. Elle leur inflige des rituels de propretĂ©, tant extĂ©rieure qu’intĂ©rieure. Les enfants grandissent avec un sentiment de culpabilitĂ© omniprĂ©sente, incoercible. Ils vouvoient leurs parents. Tout Ă©lan de spontanĂ©itĂ© est rĂ©primĂ© et, s’il surgit malgrĂ© tout, puni. Une grande importance est attachĂ©e au chĂątiment corporel. Il est pratiquĂ© dans la famille, Ă  l’école, Ă  l’armĂ©e, dans les prisons.

Pour reprendre les termes de la psychanalyste suisse Alice Miller, dont l’essai C’est pour ton bien analyse de prĂšs la “pĂ©dagogie noire” qui prĂ©vaut alors dans cette aire gĂ©ographique, la famille est le prototype du rĂ©gime totalitaire : “La seule autoritĂ© incontestĂ©e et souvent brutale est le pĂšre. La femme et les enfants (
) doivent accepter les humiliations et les injustices sans poser de questions et mĂȘme avec reconnaissance : l’obĂ©issance est leur premier principe de vie.” À l’intĂ©rieur de la famille comme dans le monde au-dehors, l’ambiance rĂ©gnante est celle de la domination masculine, de l’autoritarisme, du respect obligatoire de l’ordre.

Il y a donc, pour les mĂšres, largement de quoi ĂȘtre mĂ©lancoliques.

Cioran voit le jour en 1911 Ă  Rasinari, un village moyenĂągeux de la Transylvanie. Alors que Beckett dit avoir nouĂ© connaissance avec la souffrance dans le ventre maternel, pour Cioran ; l’expĂ©rience dĂ©cisive se produit Ă  l’ñge de cinq ans : il s’ennuie.

Quoi de plus banal, demande DĂ©esse Suzy, qu’un petit garçon de cinq ans qui s’ennuie ?

Ah, mais l’ennui du petit Emil n’a rien Ă  voir avec l’ennui ordinaire. “Cette crise d’ennui que j’eus Ă  cinq ans, un aprĂšs-midi que je n’oublierai jamais, fut mon premier et vĂ©ritable Ă©veil Ă  la conscience (
). Sans l’ennui je n’aurais pas eu d’identitĂ© (
). L’ennui est la rencontre avec soi â€“ par la perception de la nullitĂ© de soi-mĂȘme.”

Eh bien dis donc ! dit DĂ©esse Suzy. C’est un enfant prodige du nĂ©antisme, alors !

Il faut croire. De cette crise existentielle, Emil retire une certitude durable : le fond de tout, l’arriĂšre-plan de tout, c’est le rien. Il s’agira pour lui, au cours des huit dĂ©cennies Ă  venir, de demeurer perpĂ©tuellement attentif Ă  ce n’est que
 Ă  l’exception, comme nous allons le voir, de quelques petites annĂ©es oĂč il se laissera tenter par le y a qu’à.

Ennui mis Ă  part, Cioran dĂ©crira toujours les premiĂšres annĂ©es de sa vie comme un “paradis”. Il s’amusait beaucoup, affirme-t-il. Quels Ă©taient ses passe-temps prĂ©fĂ©rĂ©s ? Il aimait bien, dit-il par exemple, jouer au foot avec des crĂąnes humains. C’est que sa maison Ă©tait situĂ©e tout prĂšs du cimetiĂšre ; il avait l’habitude de voir passer les processions funĂšbres ; l’univers de la mort lui Ă©tait tranquillement familier, et le fossoyeur, pour le distraire, lui prĂȘtait parfois de ces ballons un peu particuliers.

VoilĂ  pour le paradis. Il en sera chassĂ© en 1922, Ă  l’ñge de onze ans, quand son pĂšre l’envoie faire son lycĂ©e Ă  Sibiu, ville allemande de la Transylvanie. Ce fut lĂ , dira-t-il plus tard, “le jour le plus triste de ma vie (
) ; j’avais l’impression qu’on me conduisait Ă  la mort”. Il sera placĂ© dans une famille saxonne et y subira une discipline rigide.

Trois ans plus tard, le pĂšre sera nommĂ© Ă  Sibiu et la famille Cioran sera rĂ©unie. Mais le petit Emil a grandi entre-temps
 Vers l’ñge de quinze ans, il se lance dans les deux mĂȘmes passions que Beckett, Ă  savoir : lectures et fornications tous azimuts. “Dans ma premiĂšre jeunesse, Ă©crira-t-il plus tard, ne me sĂ©duisaient que les bibliothĂšques et les bordels(9).” Son pope de pĂšre doit ĂȘtre imaginairement Ă  ses cĂŽtĂ©s dans les bibliothĂšques, oĂč ses lectures de prĂ©dilection â€“ Soloviev, Lichtenberg, Schopenhauer, Nietzsche â€“ attaquent, sabotent, et sabordent systĂ©matiquement la foi chrĂ©tienne. Et quand il se trouve dans le lit des putains, sa mĂšre, Ă  n’en pas douter â€“ prĂ©sidente de l’Association des femmes orthodoxes de Sibiu â€“, se tient tout prĂšs de lui. Ce qu’il fait, tant Ă  la bibliothĂšque qu’au bordel, il le fait sous les yeux de ses parents, et contre eux. Quand Emil voudra expliquer, plus tard, la morbiditĂ© qui s’est emparĂ©e de lui Ă  ce moment de sa vie, il cherchera du cĂŽtĂ© de la
 normalitĂ© excessive de sa famille. Ça l’embĂȘtait, dit-il, “d’avoir des parents normaux, des parents bien convenables”.

Comme quoi, dit DĂ©esse Suzy en Ă©clatant de rire, quoi qu’ils fassent, les parents ont toujours tort !

Mais que veut dire, au juste, “normal” et “convenable” dans le contexte de l’époque ? Si le pĂšre n’est pas dĂ©nigrĂ© par la mĂšre comme c’était le cas chez Beckett, on peut supposer qu’en raison de leur place dans la sociĂ©tĂ©, les Cioran dĂ©sirent que leur fils devienne un “modĂšle de vertu”, et exercent sur lui, Ă  cette fin, une pression difficile Ă  supporter. Que ce soit pour cette raison ou pour une autre, dĂšs l’ñge de dix-sept ans Emil est ravagĂ© par les insomnies et taraudĂ© par la pensĂ©e de la mort. “Dans ma jeunesse, Ă©crira-t-il plus tard, [cette pensĂ©e] ne me quittait jamais. Elle Ă©tait au centre de mes nuits et de mes jours, prĂ©sence justifiĂ©e en soi, suprĂȘmement lĂ©gitime et pourtant morbide.”

On peut s’étonner de ce que ceux qu’obsĂšde ainsi la pensĂ©e de la mort soient invariablement des jeunes gens de bonne famille, bien nourris, bien au chaud et en sĂ©curitĂ© au sein de leur famille aisĂ©e. Ceux qui sont confrontĂ©s Ă  la mort comme perspective rĂ©elle et non imaginaire, dans des situations de guerre ou de famine (et ils allaient ĂȘtre nombreux dans les annĂ©es suivant l’enfance de Cioran), dĂ©crivent rarement la cessation de soi avec le mĂȘme lyrisme. Comme le dit plaisamment G. K. Chesterton, “le dĂ©sespoir est un privilĂšge de classe, comme les cigares”.

À voir son fils ainsi tourmentĂ©, Mme Cioran ne sait pas oĂč donner de la tĂȘte (je la comprends) ; une phrase lui Ă©chappe alors qui marquera Emil pour le reste de sa vie. “Je me trouvais seul Ă  la maison avec ma mĂšre, raconte-t-il, et, saisi d’une crise subite, je me suis jetĂ© sur le lit en hurlant : « Je n’en peux plus ! Je n’en peux plus ! Â» Et ma mĂšre (
) m’a rĂ©pondu : « Si j’avais su, je me serais fait avorter. Â»â€

Phrase passablement assassine. Phrase surprenante, il faut bien le dire, dans la bouche d’une femme de prĂȘtre ; son fils avait vraiment dĂ» la pousser Ă  bout. Or Emil, loin d’en ĂȘtre dĂ©vastĂ©, se sent comme allĂ©gĂ© par cette phrase, dĂ©livrĂ© de toute responsabilitĂ© pour son malheur. “Cela m’a fait brusquement un immense plaisir, dit-il. Je n’étais donc qu’un simple accident ! Dans ces conditions, que pouvais-je encore espĂ©rer ?”

Oui, je vois bien, dit DĂ©esse Suzy. C’est encore ce foutu raisonnement ou bien
 ou bien
 dont on parlait tout Ă  l’heure. Ou bien la foi dit vrai, et le Seigneur Dieu m’a mis sur terre pour une raison que je dois m’efforcer de dĂ©couvrir
 ou bien je suis l’effet d’un pur hasard â€“ et alors, la vie Ă©tant du n’importe quoi, ce n’est pas la peine de vivre ! Ils jouent en quelque sorte au “pile ou face” : sens donnĂ© d’avance ou non-sens irrĂ©mĂ©diable.

C’est ça. Ils exagĂšrent
 et, comme le gĂ©nie est toujours excessif, on prend leurs excĂšs pour du gĂ©nie. Emil exagĂ©rera toujours dans le sens de ce qu’il considĂšre comme la luciditĂ©. Le fait de ne pas dormir lui confĂšre, prĂ©tend-il, une supĂ©rioritĂ© sur le commun des mortels. En effet, huit heures sur vingt-quatre, les autres ĂȘtres humains sombrent dans l’inconscience ; ils se rĂ©veillent le matin et commencent la journĂ©e avec l’illusion d’un “nouveau dĂ©but”, d’une “renaissance”. Foutaises ! s’exclame celui qui n’a pas fermĂ© l’Ɠil de la nuit. Moi je demeure implacablement Ă©veillĂ©, le regard braquĂ© sur le nĂ©ant ; je ne me berce pas d’illusions : matin et soir, je vois les mĂȘmes tĂ©nĂšbres. Un grand insomniaque, confie Cioran Ă  son ami Gabriel Liiceanu, “cultive le sentiment extraordinairement flatteur de ne plus faire partie de l’humanitĂ© ordinaire”.

Point n’est besoin d’ĂȘtre psychanalyste pour remarquer que ce rejet vĂ©hĂ©ment du sommeil prive Emil d’un pan crucial de l’existence humaine, Ă  savoir l’inconscient. Or l’inconscient n’est pas synonyme d’inconscience ; le sommeil n’est pas le vide. On ne cesse pas de vivre lorsqu’on dort, mais on vit sur un autre plan : celui des rĂȘves, des fantasmes, des images qui retravaillent nos expĂ©riences diurnes et les transforment en histoires inattendues, nous rĂ©vĂ©lant sur nous-mĂȘmes des choses bien surprenantes. La vie onirique nous Ă©chappe ; c’est bien ce que ne supporte pas le jeune Emil.

Quiconque a veillĂ© deux ou trois nuits de suite (sans parler des dix-huit mois sans sommeil que revendique Cioran) sait que ce dont l’esprit s’approche dans ces conditions est tout sauf la vĂ©ritĂ©. C’est le dĂ©lire, le mauvais raisonnement, la confusion, l’hallucination, la paranoĂŻa
 la panique. VoilĂ  ce que cultive, en fait, le jeune Roumain(10).

Entre dix-sept et vingt et un ans, Emil travaille avec acharnement Ă  ses Ă©tudes, essentiellement la philosophie et l’histoire de l’art allemandes. Il vouera Ă  Schopenhauer une admiration constante. (“Je n’ai pas assez de mots pour vous fĂ©liciter, Ă©crira-t-il dans les annĂ©es 1970 Ă  Gabriel Matzneff qui vient de publier un article Ă©logieux sur Schopenhauer, de la façon dont vous avez pris la dĂ©fense de notre grand Patron, boycottĂ© par le troupeau des utopistes, pour ne rien dire de celui des philosophes.”) C’est par Schopenhauer que Cioran apprend Ă  admirer le bouddhisme â€“ mĂȘme si, Ă  l’instar d’Arthur, il comprend de travers la doctrine bouddhiste et n’atteindra jamais, c’est le moins qu’on puisse dire, Ă  la sĂ©rĂ©nitĂ© que peut en confĂ©rer la pratique. Il commence Ă  publier dans des journaux des articles que l’on remarque, avec des titres reflĂ©tant ses prĂ©occupations d’alors : “Assez de clartĂ© !”, “Éloge des hommes passionnĂ©s”, “Les rĂ©vĂ©lations de la douleur”, “Sur les Ă©tats dĂ©pressifs”
 Son premier livre paraĂźt quand il a vingt-deux ans et dĂ©marre par la phrase suivante : “J’éprouve une Ă©trange sensation Ă  la pensĂ©e d’ĂȘtre, Ă  mon Ăąge, un spĂ©cialiste de la mort.” Sur les cimes du dĂ©sespoir paraĂźt l’annĂ©e suivante : c’est, dit-il, le livre de “la quĂȘte infinie de soi” ; ici encore, le thĂšme de la mort est omniprĂ©sent. Ces livres attirent l’attention de la critique, le jeune penseur commence Ă  faire parler de lui ; pour ses parents, vu leur place dans la sociĂ©tĂ©, c’est un peu gĂȘnant. Ils ne chassent pas Emil de la maison comme May avait chassĂ© Sam
 mais ils estiment que ce ne serait peut-ĂȘtre pas une mauvaise idĂ©e qu’il s’éloigne un peu. Alors il s’éloigne.

Son choix se fixe sur l’Allemagne, oĂč il s’installe de 1933 Ă  1935. Ce n’est pas n’importe quoi, l’Allemagne en 1933-1935. Hitler vient d’ĂȘtre Ă©lu
 Tout au contraire de Samuel Beckett qui, arrivant dans le pays trois ans plus tard, sera atterrĂ© par l’ambiance qui y rĂšgne, Emil, lui, est Ă©bloui. Il abandonne provisoirement ses cimes de dĂ©sespoir pour descendre (comme on dit) dans l’arĂšne politique. Il prend conscience, avec un dĂ©pit qui ne le quittera jamais, du peu d’importance de sa patrie sur le plan international. La Roumanie est un pays arriĂ©rĂ©, sous-dĂ©veloppĂ©, sans envergure, sans rayonnement. Aucun gĂ©nie n’en vient. Que n’est-il nĂ© en Allemagne, en France, Ă  tout le moins en Autriche ! La Roumanie, elle, n’a pas laissĂ© son empreinte sur l’Histoire ; elle est dĂ©nuĂ©e de destin. Dans “Mon pays”, un texte retrouvĂ© aprĂšs sa mort, Emil Ă©crit : “Je le voulais puissant, dĂ©mesurĂ© et fou, et il Ă©tait petit, modeste, sans aucun des attributs qui constituent un destin.”

Il faut prĂȘter une oreille attentive, DĂ©esse Suzy, Ă  ce thĂšme de l’ambivalence envers la mĂšre patrie : il reviendra souvent chez nos mĂ©lanomanes. Beckett a Ă©tĂ© persĂ©cutĂ© en Irlande (ses livres mis Ă  l’index, ses piĂšces interdites de reprĂ©sentation) ; Thomas Bernhard sera attaquĂ© par l’Autriche autant qu’il l’attaquera ; idem pour Elfriede Jelinek ; Milan Kundera dĂ©veloppera toute une thĂ©orie sur les “petits pays” aprĂšs avoir quittĂ© le sien
 Cet amour-haine des origines, comme de soi-mĂȘme, est propice Ă  l’éclosion de la pensĂ©e nĂ©antiste.

Emil est captivĂ© par le fascisme allemand. Il adore cette force brute, cette Ă©nergie rythmĂ©e, cette virilitĂ© assumĂ©e et agressivement dĂ©ployĂ©e. “Les nazis, Ă©crit-il dans un article datĂ© du 5 dĂ©cembre 1933, procĂšdent en rĂ©pĂ©tant inlassablement les mĂȘmes slogans, qui finissent ainsi par s’imposer Ă  la population comme des Ă©vidences, des vĂ©ritĂ©s que tous intĂšgrent de façon quasi organique.” À son avis, c’est exactement ce qui manque Ă  la Roumanie. AprĂšs huit mois passĂ©s dans le Reich, il Ă©crit dans “Impressions de Munich” : “Il n’existe pas d’homme politique dans le monde d’aujourd’hui qui m’inspire une sympathie et une admiration plus grandes que Hitler (
). Ses discours sont traversĂ©s par un pathos et une frĂ©nĂ©sie auxquels seul un esprit prophĂ©tique peut atteindre.”

Certes, Ă©tant un jeune homme instruit, imbu de Schopenhauer, Hegel, Kant, Fichte et Nietzsche, Cioran doit bien reconnaĂźtre que le FĂŒhrer n’est pas un gĂ©ant sur le plan intellectuel. Mais, estime-t-il, cela est secondaire. Ce qui compte, c’est le rythme ; c’est l’organisation ; c’est la flamme ; ce sont les dĂ©filĂ©s tirĂ©s au cordeau ; c’est l’unisson et la passion. En somme, rĂ©voltĂ© par la “dĂ©cadence” qui rĂšgne ailleurs en Europe, Emil salue dans l’Allemagne des annĂ©es 1930 l’aube d’une “barbarie fĂ©conde et crĂ©atrice” (“Aspects allemands”, 19 novembre 1933).

Bien que trĂšs jeune encore, ses premiers Ă©crits lui ont valu une vraie notoriĂ©tĂ©, et quand, avec Mircea Eliade, il devient sympathisant dĂ©clarĂ© du Mouvement lĂ©gionnaire (groupe fasciste roumain prohitlĂ©rien, dirigĂ© par Codreanu), il attire dans son sillon d’autres jeunes gens, les exhortant Ă  un “abandon irrationnel Ă  la nation” et Ă  la “solidaritĂ© mystique du groupe”. En 1936 il publie un livre d’un nationalisme virulent : La Transfiguration de la Roumanie (recueil d’une quarantaine d’articles dont il n’autorisera jamais la traduction). Est-ce contradictoire, pour un homme qui n’affiche que honte et mĂ©pris pour son pays ? Non, car ce dont il s’agit, c’est le rejet total de ce qui a Ă©tĂ©, et notamment du legs occidentaliste et dĂ©mocratique. “N’est pas nationaliste, Ă©crit le jeune insomniaque, celui que ne tourmente pas jusqu’à l’hallucination le fait que nous, Roumains, n’avons pas fait l’Histoire (
). N’est pas nationaliste celui qui ne dĂ©sire pas fanatiquement un saut transfigurateur.”

En 1936, malheureusement, il y avait beaucoup de monde dĂ©sireux d’effectuer ce “saut”-lĂ . Ionesco dira plus tard de cette pĂ©riode : “C’était un moment oĂč la recherche objective nous semblait dĂ©considĂ©rĂ©e Ă  jamais ; oĂč tous les individus demandaient Ă  vivre, Ă  crĂ©er (
) ; c’était la victoire des adolescents, la victoire des Ă©gocentrismes, la victoire de toutes ces choses personnelles qui demandaient Ă  dominer ; la victoire de l’indiscipline, des vitalismes.”

Pendant l’annĂ©e scolaire 1936-1937, ĂągĂ© seulement de vingt-cinq ans, Cioran enseigne la philosophie dans un lycĂ©e. Pendant ce temps, il Ă©crit comme un forcenĂ©, ne publiant pas moins de trois livres en l’espace de deux ans : non seulement La Transfiguration de la Roumanie mais, juste avant, Le Livre des leurres (1936) et, juste aprĂšs, Des larmes et des saints (1937).

Les dates sont importantes parce qu’elles nous permettent de voir que Cioran oscille entre les deux discours, utopiste et nihiliste. De mĂȘme que Beckett arpentait dĂšs ses premiers Ă©crits (bien avant la guerre) les “limbes” de son dĂ©sespoir Ă  lui, de mĂȘme, Cioran passera du nihilisme Ă  l’engagement fasciste avant de revenir dĂ©finitivement au nihilisme. Les deux attitudes ont en commun d’exclure toute forme de mixitĂ© et de nuance : elles sont manichĂ©ennes, absolutistes, totalisantes. Espoir ou dĂ©sespoir importe peu ; ici comme lĂ , c’est la mĂȘme dĂ©mesure. Ou l’on est flamme vive, prĂȘte Ă  incendier l’univers, ou l’on est pierre inamovible, toujours-dĂ©jĂ  indiffĂ©rente. Cioran peut basculer d’un extrĂȘme Ă  l’autre : militant fĂ©brile en dĂ©cembre 1933, il lance aux rĂ©fractaires : “Hitler ne vous convient pas ? Occupez-vous d’art Ă©gyptien (
). La politisation vous rĂ©volte ? Étudiez donc l’art de la Renaissance” ; rĂ©fractaire en Mai 68, pendant que les Ă©tudiants prĂŽnent la rĂ©volution sous ses fenĂȘtres Ă  Paris, il se plonge dans l’Enfer de Dante, “peut-ĂȘtre le plus beau livre qui ait jamais Ă©tĂ© Ă©crit”, et affirme que “lire les auteurs inactuels dans les Ă©poques troubles, c’est la meilleure dĂ©sintoxication qui soit” (1er juin 1968). Ce dont il semble incapable, c’est une position intermĂ©diaire, Ă  savoir une interaction avec le monde qui tienne compte de la rĂ©alitĂ© de celui-ci.

Tu l’auras compris, DĂ©esse Suzy ; il ne s’agit pas pour moi de dire que “l’ignoble fasciste” d’avant-guerre jette un discrĂ©dit sur le “gĂ©nial aphoriste” de l’aprĂšs-guerre. Ce que j’ai Ă  cƓur de comprendre, c’est de quelle maniĂšre une nĂ©vrose d’ordre personnel peut se transformer en un systĂšme de pensĂ©e qui semble l’expression la plus adĂ©quate de toute une Ă©poque.

Brusquement, Ă  l’étĂ© 1937, Emil part pour Paris. S’ensuivent, dĂ©clarera-t-il dans de nombreuses interviews, “dix ans de stĂ©rilitĂ© oĂč je ne fis qu’approfondir ma connaissance du roumain”. La vĂ©ritĂ© est autre. Certes, Cioran se trouve Ă  Paris en juin 1940, le jour de la dĂ©bĂącle ; il racontera mĂȘme quelques anecdotes plaisantes Ă  ce sujet (par exemple : de peur que le franc ne se dĂ©value, alors que les Allemands prennent possession de la capitale, il court s’acheter un nouveau costume aux Galeries Lafayette).

Ce qu’il ne dit pas, ce qu’il ne dira jamais, c’est qu’il est retournĂ© en Roumanie Ă  l’automne 1940, y est restĂ© plusieurs mois, et s’y est adonnĂ© de nouveau Ă  la propagande fasciste et nationaliste. Non content d’affirmer dans un article que “Paris est tombĂ© parce qu’il devait tomber. La ville s’est offerte Ă  l’occupant”, il rĂ©itĂšre Ă  la radio et dans la presse Ă©crite sa foi dans l’hĂ©ritage du “Capitaine” (Codreanu, exĂ©cutĂ© entre-temps). Ce sont des mois sanglants Ă  Bucarest et dans les environs, mois au cours desquels de nombreux juifs sont assassinĂ©s par les membres exaltĂ©s du Mouvement lĂ©gionnaire. Fin fĂ©vrier 1941, pour le trentiĂšme anniversaire d’Émile, on rĂ©Ă©dite Transfiguration de la Roumanie oĂč l’on peut lire, entre autres, que les juifs “ne se sentent jamais mieux que dans l’atmosphĂšre pestilentielle de la dĂ©mocratie”.

Plus tard, Cioran dira n’avoir jamais cru sincĂšrement aux positions politiques qu’il soutenait Ă  cette Ă©poque. Il Ă©tait conscient, Ă©crira-t-il Ă  Gabriel Liiceanu, que “l’action se fait oubli de soi, thĂ©rapie, moyen de dompter une vie intĂ©rieure menaçant, sous l’intensitĂ© de ses propres excĂšs, de provoquer un effondrement de l’individu lui-mĂȘme”. En termes clairs, Emil Ă©tait en proie Ă  une pression mentale intolĂ©rable qui le conduisait aux frontiĂšres de la folie. (Aragon a peut-ĂȘtre embrassĂ© la cause communiste en raison d’une semblable terreur de l’entropie.)

Cioran rĂ©ussit enfin Ă  se faire envoyer Ă  l’ambassade roumaine de Vichy, oĂč le nouveau chef de la garde de Fer lui a trouvĂ© un poste de conseiller culturel. Il n’y restera que quatre mois, de mars Ă  juin 1941
 puis reviendra Ă  Paris, s’installera Ă  l’hĂŽtel Racine, et laissera dĂ©finitivement tomber la politique. De façon significative, il dira plus tard Ă  propos de cette volte-face : “Au vrai, on devrait changer de nom aprĂšs chaque expĂ©rience importante.”

Il ne changera pas de nom ; mais, quelques annĂ©es plus tard, il changera de langue, et ce changement-lĂ  lui apportera le “renouveau” qu’il appelait de ses vƓux depuis longtemps.

En attendant, il continue d’écrire dans sa langue maternelle. Le CrĂ©puscule des pensĂ©es paraĂźt en 1940. Ensuite, pendant toute la durĂ©e de l’Occupation, Ă  raison de douze heures par jour, il rĂ©dige son BrĂ©viaire des vaincus au cafĂ© Le Flore.

La derniĂšre annĂ©e, dit-il, “par je ne sais quel hasard je me retrouvais presque chaque jour assis Ă  cĂŽtĂ© de Sartre. Je n’ai jamais Ă©tĂ© tentĂ© d’échanger avec lui le moindre propos.”

Image irrĂ©sistible ! s’esclaffe DĂ©esse Suzy.

Oui : arrĂȘtons lĂ  notre camĂ©ra, quelques instants. Les deux Ă©crivains ont en commun plus de choses qu’il ne pourrait paraĂźtre Ă  premiĂšre vue. Si l’un est dĂ©jĂ  rĂ©putĂ© et l’autre un parfait inconnu, si l’un vient d’un pays puissant (bien que provisoirement en position de faiblesse) et l’autre d’un pays “minable” (oĂč triomphe pourtant l’idĂ©ologie du jour), si Sartre est en train de s’éloigner de sa “mĂ©lancolie” (premier titre de La NausĂ©e) pour se lancer dans l’action politique, et Cioran, au contraire, en train de renoncer Ă  l’engagement collectif pour se replier dans les tĂ©nĂšbres de la solitude
 tous deux rĂ©sistent vaillamment Ă  la tentation de lever le petit doigt dans Paris occupĂ© par les Allemands ; tous deux croient Ă  l’existence d’une scission radicale entre soi et le monde, soi et la nature ; tous deux ont des comptes Ă  rĂ©gler avec l’existence physique, c’est-Ă -dire l’obligation de vivre dans le temps, de naĂźtre et de mourir ; tous deux se soucient grandement de leur immortalitĂ©. Ils vont au cafĂ© de Flore chaque matin et, cĂŽte Ă  cĂŽte, passent la journĂ©e Ă  Ă©crire : Emil Cioran peaufine son BrĂ©viaire des vaincus, tandis que Jean-Paul Sartre met les derniĂšres touches Ă  son roman L’Âge de raison et Ă  son essai L’Être et le NĂ©ant.

C’est beau, dit DĂ©esse Suzy. Ah, c’est beau.

Ses livres d’alors, dira Cioran non sans orgueil, “expriment la rĂ©action d’un marginal, d’un pestifĂ©rĂ©, d’un individu que rien n’attache Ă  ses semblables. Cette vision ne m’a pas quittĂ©.” Et de se demander dans BrĂ©viaire des vaincus â€“ avec une certaine candeur, vu les lois antisĂ©mites en vigueur Ă  l’époque : “Y avait-il, boulevard Saint-Michel, un seul Ă©tranger plus Ă©tranger que moi ?”

Les “vaincus” auxquels fait allusion le titre de ce livre Ă©crit dans Paris occupĂ© ne sont ni les Français, ni les juifs, ni les rĂ©sistants ; rien de tout cela : c’est nous tous, pauvres ĂȘtres humains qui rĂ©flĂ©chissons. “La mort est un fantĂŽme, Ă©crit Cioran dans la meilleure veine schopenhauĂ©rienne, tout comme la vie. On ne peut mourir que si l’on sait qu’elles ne connaissent ni perte ni gain.” OĂč l’on retrouve l’image de la cascade et du prisme, du lion et de la leonitas


Alors que la planĂšte est en train d’exploser â€“ alors que, depuis l’Asie lointaine jusqu’à l’Angleterre voisine en passant par la Russie martyrisĂ©e, des dizaines de millions de gens sont en train de mourir de toutes les maniĂšres possibles et imaginables â€“, Emil Cioran a trouvĂ© sa position dĂ©finitive : “PĂ©cher par solitude, nuire en rompant, ne connaĂźtre de joie que dans ta retraite. Être fonciĂšrement seul.” Et, un peu plus loin (mais il ne devait rien savoir de Bergen-Belsen, ni d’Auschwitz, ni de Dachau ; il ne pouvait se douter que, par la suite, ces mots allaient avoir des rĂ©sonances fortement rĂ©alistes) : “Voici mon sang, voici mes cendres. Et le tĂątonnement funĂšbre de l’esprit (
). Les survivants ont les yeux fixes (
). Il n’est plus de vents pour soulever la poussiĂšre de mon ĂȘtre. Les brises ont gelĂ© sur des cerveaux mortels.”

Éternel Ă©tudiant, Cioran s’en sortira financiĂšrement par de petites combines, faisant indĂ©finiment renouveler ses bourses, habitant une mansarde place de l’OdĂ©on et prenant ses repas jusqu’à l’ñge de quarante ans dans des restaurants universitaires. C’est justement dans un “resto-U” qu’il fait la connaissance de Simone BouĂ©, une jeune femme Ă  qui il a demandĂ© des cours d’anglais. Sa relation avec Simone, comme celle de Sam avec Suzanne, sera solide et durable, ponctuĂ©e (de la part d’Emil) par de nombreuses aventures Ă©rotiques Ă  l’extĂ©rieur. Presque tous les professeurs de dĂ©sespoir hommes vivent avec ces sortes de mĂšres-amies qui leur fournissent des conditions de travail idĂ©ales, respectent l’antre sacrĂ© de leur bureau, rĂšgnent sur la cuisine et s’abstiennent de formuler la moindre exigence du cĂŽtĂ© de la chambre Ă  coucher
 sans parler, Dieu nous en garde, de la nursery.

La guerre se termine. Paris est libĂ©rĂ©. Cioran se met alors Ă  sillonner la France Ă  vĂ©lo. Un jour, alors qu’il se trouve dans un village prĂšs de Dieppe, Ă  traduire sans grande conviction des poĂšmes de MallarmĂ©, il est secouĂ© par un sĂ©isme intĂ©rieur. Comme il le dĂ©crira plus tard, “une rĂ©volution s’opĂ©ra en moi : ce fut un saisissement annonciateur d’une rupture. Je dĂ©cidai sur le coup d’en finir avec ma langue maternelle.” Il entend comme un commandement divin : “« Tu n’écriras plus dĂ©sormais qu’en français » devint pour moi un impĂ©ratif. Je regagnai Paris le lendemain et, tirant les consĂ©quences de ma rĂ©solution soudaine, je me mis Ă  l’Ɠuvre sur-le-champ. Je terminai trĂšs vite la premiĂšre version du PrĂ©cis de dĂ©composition.”

Étonnant ! dit DĂ©esse Suzy.

Oui, la ressemblance avec Beckett est frappante : les deux hommes ont eu la mĂȘme rĂ©vĂ©lation au mĂȘme moment, et sans doute en partie pour les mĂȘmes raisons.

La langue Ă©trangĂšre vous fait le cadeau d’un handicap. Elle vous oblige Ă  ralentir, Ă  examiner chaque mot, chaque formule, chaque tournure. MĂȘme si vous la maĂźtrisez oralement depuis longtemps, dans l’écriture vous n’y avez aucun automatisme. À Beckett, comme le dit son biographe et ami James Knowlson, la langue Ă©trangĂšre “laisse toute latitude de se concentrer sur les moyens de restituer directement sa quĂȘte de l’« ĂȘtre Â» et son exploration de l’ignorance, de l’impuissance, de l’indigence (
), de « retrancher le superflu, de dĂ©caper la couleur Â» pour mieux s’attacher Ă  la musique du langage, Ă  ses sonoritĂ©s et Ă  ses rythmes”. Cioran, quant Ă  lui, Ă©prouve un attrait presque masochiste pour la langue française en raison de sa rigiditĂ© syntaxique. On se souvient que pendant ses derniĂšres annĂ©es en Roumanie, il s’était senti au bord de la folie et avait tenu des discours politiques frĂŽlant le dĂ©lire. “Le français, explique-t-il Ă  Gabriel Liiceanu, recĂšle des vertus civilisatrices en ce qu’il vous impose en permanence ses contraintes. On ne peut pas devenir fou en français(11). L’excĂšs n’y est pas possible. La langue française m’a apaisĂ© comme une camisole de force calme un fou. Elle a agi Ă  la façon d’une discipline imposĂ©e du dehors, ayant finalement sur moi un effet positif. En me contraignant, en m’interdisant d’exagĂ©rer Ă  tout bout de champ, elle m’a sauvĂ©. Le fait de me soumettre Ă  une telle discipline linguistique a tempĂ©rĂ© mon dĂ©lire.” (Et moi personnellement, DĂ©esse Suzy, moi qui te parle en ce moment, sculptant moi aussi mes phrases en français langue Ă©trangĂšre, je ne peux qu’abonder dans son sens.)

La rupture est radicale.

Cioran ne remettra jamais les pieds en Roumanie. Il ne reverra jamais ses parents (mĂȘme si, jusqu’à leur mort, il continuera Ă  leur envoyer de gentilles petites lettres d’étudiant). En dĂ©finitive, la langue française est pour lui une bonne marraine ; elle lui tient lieu de prĂ©sence humaine ; elle le presse contre son sein austĂšre, lui donne Ă  boire son lait d’encre.

Et le miracle s’opĂšre : de fait, Ă  partir de ce premier travail rĂ©digĂ© en français, PrĂ©cis de dĂ©composition, Cioran sera reconnu en France comme Ă©crivain, et mĂȘme grand Ă©crivain de son temps. Dans sa chronique lors de la parution de ce livre, Maurice Nadeau (qui, on se souvient, avait Ă©galement dĂ©celĂ© trĂšs tĂŽt la qualitĂ© de Sam Beckett) saluera en Emil Cioran “le prophĂšte des temps concentrationnaires et du suicide collectif, celui dont tous les philosophes du nĂ©ant et de l’absurde prĂ©paraient l’avĂšnement, le porteur par exemple de la mauvaise nouvelle (
). Il portera tĂ©moignage pour notre Ă©poque.”

Je ne veux pas exagĂ©rer Ă  mon tour, DĂ©esse Suzy, mais avoue que c’est un peu fort de cafĂ©, non ? que l’admirateur de Hitler et l’auteur de pamphlets antisĂ©mites, ayant soufflĂ© sur les braises chez lui Ă  Bucarest puis passĂ© la guerre douillettement enfermĂ© au Flore Ă  Paris, soit fĂȘtĂ© comme “le prophĂšte des temps concentrationnaires et du suicide collectif” ! À quelle fĂȘte nous convoque-t-on ? On se le demande. CĂ©lĂ©brons la naissance de notre anti-Christ (“l’avĂšnement” n’est pas un terme neutre ; et “mauvaise nouvelle” est une inversion patente de la “bonne nouvelle” des Évangiles). Le livre sera louĂ© par Maurois, Mauriac et bien d’autres. Pourquoi ce bon accueil de l’intelligentsia française ? “Le climat de l’immĂ©diat aprĂšs-guerre, Ă©crit Gabriel Liiceanu, la prĂ©disposait sans doute favorablement Ă  entreprendre cette cure de dĂ©sillusion que proposait le livre de Cioran.” On avait pu s’égarer dans l’enthousiasme patriotique, nationaliste, antisĂ©mite ; maintenant on regardait, consternĂ©, les rĂ©sultats. “Cioran a rĂ©pondu, conclut Liiceanu, par un dĂ©lire de luciditĂ© aux obnubilations systĂ©matiques, provoquant ainsi un choc au sein de la communautĂ© intellectuelle française.”

Ainsi, malgrĂ© leurs prises de position politique antinomiques (l’un activement engagĂ© dans la RĂ©sistance et l’autre dans le fascisme), Beckett et Cioran ont suivi Ă  peu de choses prĂšs le mĂȘme itinĂ©raire : penchant prĂ©coce pour les tĂ©nĂšbres, nourri au cours de l’adolescence par des lectures philosophiques (les mĂȘmes), exacerbĂ© Ă  l’ñge adulte par la rupture avec le pays et la langue d’origine, Ă  la suite de quoi
 abracadabra ! Le nĂ©ant que l’on trouve Ă  dire (magnifiquement, Ă©loquemment, drĂŽlement) tombe Ă  pic pour le moment noir que vit l’Europe de l’aprĂšs-guerre ! Dans la dĂ©pression de cet individu, avec cette enfance et cette Ă©ducation dans ce pays, l’on croit reconnaĂźtre â€“ et l’on proclame en chƓur â€“ le nĂ©ant de l’Homme. Ô DĂ©esse Suzy
 vois-tu l’extraordinaire mĂ©prise ?

En fait, fils de pope, Cioran Ă©prouve une nostalgie douloureuse pour la foi, et il le reconnaĂźt. À dĂ©faut de pouvoir se prosterner devant Dieu, il aspire Ă  devenir Dieu ; c’est justement ce que reprĂ©sente pour lui l’acte d’écrire. “Je ne peux produire, dit-il, que si, le sens du ridicule m’ayant soudain dĂ©sertĂ©, je m’estime le commencement et la fin. Écrire est une provocation, une vue heureusement fausse de la rĂ©alitĂ© qui nous place au-dessus de ce qui est et de ce qui nous semble ĂȘtre. Concurrencer Dieu, le dĂ©passer mĂȘme par la seule vertu du langage, tel est l’exploit de l’écrivain.”

Ce sont lĂ , sans doute, des illusions utiles sinon indispensables Ă  la crĂ©ation d’une Ɠuvre d’art. Ce qui est plus singulier, et qui revient chez quasiment tous les nĂ©antistes (Bernhard en tĂȘte), c’est l’assimilation de ce geste crĂ©ateur Ă  une attaque. “Je n’ai envie d’écrire que dans un Ă©tat explosif, dit Cioran, dans la fiĂšvre ou la crispation, dans une stupeur muĂ©e en frĂ©nĂ©sie, dans un climat de rĂšglement de comptes oĂč les invectives remplacent les gifles et les coups (
). Le sage en nous ruine tous nos Ă©lans, il est le saboteur qui nous diminue et nous paralyse, qui guette le fou en nous pour le calmer et le compromettre, pour le dĂ©shonorer.”

Que des individus qui souffrent rĂšglent leurs comptes avec la vie qui leur inflige cette souffrance, rien de plus normal. Reste Ă  savoir pourquoi nous, lecteurs, prĂ©fĂ©rons tellement nous reconnaĂźtre dans le discours du fou plutĂŽt que dans celui du sage
 surtout lorsqu’il s’agit non d’un romancier mais d’un moraliste ! Pourquoi prenons-nous un si grand plaisir Ă  nous entendre dire que nous sommes stupides, que toutes nos activitĂ©s sont dĂ©risoires et que, plutĂŽt que d’attendre l’échĂ©ance et la dĂ©chĂ©ance de la vieillesse, nous ferions mieux de nous suicider toutes affaires cessantes ? Pourquoi raffolons-nous de pareilles Ă©normitĂ©s, pourquoi leur accordons-nous notre plus haute estime ?

MĂȘme Albert Camus, qui lit le PrĂ©cis de dĂ©composition en manuscrit chez Gallimard, fĂ©licite chaleureusement l’auteur. Mais il commet ensuite l’erreur d’ajouter un petit conseil : “Maintenant, lui dit-il, il faut que vous entriez dans la circulation des idĂ©es.” Cioran recule – on le voit, presque, arracher sa main Ă  celle de Camus – aussi horrifiĂ© que si on lui avait recommandĂ© d’embrasser un lĂ©preux sur la bouche. Il est blessĂ© dans son amour-propre. Comment !? Albert Camus, cet “auteur de deuxiĂšme rang” avec sa “culture d’instit”, dĂ©pourvu de “la moindre trace de culture philosophique”, a le toupet de venir lui donner des leçons Ă  lui, Emil Cioran ?! “Ça a Ă©tĂ© trĂšs humiliant pour moi (
), dit-il, comme si j’étais un pauvre dĂ©butant venu de sa province.”

On voit que la honte liĂ©e au pays natal est tenace ; le ressentiment de Cioran envers Camus le sera tout autant. Circulation des idĂ©es, non, mais ! Que ne faut-il pas entendre !? Ensemencements, Ă©changes, partages, et puis quoi encore ? Rien ne circule ! Tout est immobile. S’il n’a pas compris ça, alors


Écartons donc Camus et Sartre : quel Ă©crivain trouve grĂące aux yeux de Cioran ? Sam Beckett, tout de mĂȘme ? Il frĂ©quente Beckett, c’est vrai : “DĂšs notre premiĂšre rencontre, Ă©crit-il, je compris qu’il Ă©tait arrivĂ© devant l’extrĂȘme, qu’il avait peut-ĂȘtre commencĂ© par lĂ , par l’impossible, par l’exceptionnel, par l’impasse. Et ce qui est admirable est qu’il n’a pas bougĂ©, que, parvenu d’emblĂ©e devant un mur, il persĂ©vĂšre aussi vaillant qu’il l’a toujours Ă©tĂ© (
). La situation limite comme point de dĂ©part, la fin comme avĂšnement !” D’accord, mais
 Cioran apprĂ©ciait-il les Ă©crits de Beckett ? Ou ceux d’Henri Michaux, qu’il a Ă©galement frĂ©quentĂ© ? Ah, ça non ! Beckett et Michaux Ă©taient ses “grands amis” ; mais, dit-il (on voit presque le petit haussement d’épaules), “je n’ai pas connu de grands Ă©crivains”.

Parmi ceux qu’il considĂšre comme vraiment grands (et qu’il n’a donc pas connus) figurent deux femmes : deux vierges, cela va de soi, comme lui Ă©prises d’absolu et retranchĂ©es du monde : sainte ThĂ©rĂšse d’Avila et Emily Dickinson. Le goĂ»t pour l’ascĂ©tisme littĂ©raire va de pair, c’est logique, avec la rĂ©pugnance pour l’acte charnel, et surtout l’idĂ©e qu’une nouvelle vie puisse en rĂ©sulter
 que soi-mĂȘme, on en a rĂ©sultĂ©. Que la collision du spermatozoĂŻde du pope orthodoxe et de l’ovule de la dame mĂ©lancolique ait eu pour consĂ©quence
 moi !?! Horreur. “On ne peut consentir, Ă©crit Cioran, qu’un dieu, ni mĂȘme un homme, procĂšde d’une gymnastique couronnĂ©e d’un grognement.”

Oh ! comme c’est bien dit, comme c’est drĂŽle ! glapit DĂ©esse Suzy. MĂȘme si c’est bĂȘte.

Oui, mais Ă©coute la suite, c’est du Schopenhauer tout crachĂ© : “Lorsqu’on sait ce que le destin dispense Ă  chacun, on demeure interdit devant la disproportion entre un moment d’oubli et la somme prodigieuse de disgrĂąces qui en rĂ©sulte.”

Bien entendu, la moindre des choses est de ne pas participer Ă  cette prolifĂ©ration nausĂ©abonde. “Barrons la route Ă  la chair, essayons d’en paralyser l’effrayante poussĂ©e, nous assistons Ă  une vĂ©ritable Ă©pidĂ©mie de vie, Ă  un foisonnement de visages.”

Comment ne pas ĂȘtre frappĂ© par l’immaturitĂ© et l’orgueil d’une telle attitude ? Il y a trop de monde. Je veux ĂȘtre tout seul. Je suis au-dessus de ce grouillement obscĂšne. Le philosophe Jacques Dewitte retrouve chez Cioran, comme chez d’autres nĂ©gativistes contemporains, “la haine gnostique pour le monde (
). Étant donnĂ© qu’il se reprĂ©sente le monde comme une vaste prison-cloaque et comme une sorte d’immense galĂšre, l’instinct de la gĂ©nĂ©ration lui apparaĂźt (
) comme une ruse diabolique imaginĂ©e par le crĂ©ateur-geĂŽlier afin que les galĂ©riens engendrent Ă  leur tour de nouveaux galĂ©riens.” Ce sont les femmes, bien entendu, qui “nous” attirent (le lecteur est systĂ©matiquement supposĂ© masculin) vers ce piĂšge Ă©pouvantable qu’est la vie. Schopenhauer le disait dĂ©jĂ  : elles ne songent qu’à “nous” enlacer pour mieux “nous” asservir. “Elles savent mieux que nous, dit Cioran, que les mensonges de l’amour sont le seul vernis d’existence dans l’incommensurable irrĂ©alitĂ©. Et elles poussent jusqu’à la dĂ©mesure le chantage Ă  la vie dont la nature leur a fourni les moyens. Nous autres, nous tombons dans le piĂšge et souillons l’infini dont nous n’avons pas su nous montrer dignes.”

Pauvre infini ! pouffe DĂ©esse Suzy. Se remettra-t-il un jour de cette souillure ? On se le demande !

La gĂ©nophobie qu’affiche Cioran (Bernhard, Kundera, et bien d’autres gnostiques contemporains qui s’ignorent) vient aussi de ce que faire des bĂ©bĂ©s est Ă  la portĂ©e de n’importe qui. “Que le dernier des avortons, Ă©crit Cioran, ait la facultĂ© de donner vie, de « mettre au monde Â», existe-t-il rien de plus dĂ©moralisant(12) ?”

Mais cette facultĂ© est aussi la preuve spectaculaire de la faussetĂ© de la vision gnostique, qui postule une diffĂ©rence de nature entre soi et le monde. Comme le sait forcĂ©ment une mĂšre, l’enfant fait d’abord partie de soi, ensuite du monde ; il est donc un lien vivant entre soi et le monde. Par lui, nous nous savons partie intĂ©grante de l’univers, faits de la mĂȘme matiĂšre que lui â€“ matiĂšre organique, certes, mais spirituelle aussi.

Le 24 novembre 1960, alors qu’il vient d’apprendre la mort de sa sƓur, Cioran Ă©crit dans son journal qu’il a “toujours tout fait pour ne pas [se] perpĂ©tuer, pour n’avoir pas d’hĂ©ritiers, par une sorte d’horreur instinctive de partager les responsabilitĂ©s de tout le monde, d’un cĂŽtĂ©, de l’autre, par une vive rĂ©pulsion pour tout ce qui est avenir”. Ce qu’il semble ne pas comprendre, c’est que l’enfant nous lie non seulement Ă  l’avenir mais Ă©galement au passĂ© â€“ Ă  nos ancĂȘtres â€“ pour la simple raison que, nolens volens, nous lui transmettons une grande partie de ce que nous avons reçu d’eux.

L’orgueil des mĂ©lanomanes se reflĂšte dans leur refus d’apprendre autre chose que ce qui confirme et conforte leur philosophie. Si Cioran avait eu une connaissance mĂȘme moyenne de la thĂ©orie de l’évolution des espĂšces, par exemple, il n’aurait jamais pu dĂ©crire la prĂ©sence de l’homme sur terre comme une aventure anormale. “L’homme Ă©tait nĂ© pour vivre comme les animaux, dĂ©clare-t-il Ă  l’ñge de soixante-huit ans, et il s’est lancĂ© dans une aventure qui n’est pas naturelle, qui est Ă©trange. Mais cette aventure de l’homme est anormale, elle se retourne nĂ©cessairement contre lui.” Transparaissent dans ce passage les mĂȘmes prĂ©supposĂ©s tĂ©lĂ©ologiques qu’on a relevĂ©s chez Schopenhauer : les femmes sont faites “pour” la reproduction ; l’homme est nĂ© “pour” vivre comme ceci ou comme cela ; il n’est dĂ©cidĂ©ment pas facile, mĂȘme pour les non-croyants, de s’affranchir de l’idĂ©e d’un projet divin pour l’espĂšce humaine.

Cioran est sincĂšrement persuadĂ© que cette espĂšce se dirige droit dans le mur. “Je crois Ă  la catastrophe finale. Pour un peu plus tard. Je ne sais quelle forme elle prendra, mais je suis absolument sĂ»r qu’elle est inĂ©vitable.” Du reste, s’il Ă©crit, ce n’est pas pour nous ses contemporains, ni mĂȘme pour les gĂ©nĂ©rations futures, mais pour la nouvelle espĂšce qui, aprĂšs l’Apocalypse, naĂźtra des cendres de l’humanitĂ©. “Le bruit qu’on fait autour de moi me gĂȘne et me déçoit, Ă©crit-il Ă  l’ñge de soixante-seize ans. Je savais qu’un jour il serait inĂ©vitable mais mon orgueil le situait aprĂšs la catastrophe future. C’était Ă  l’attention de survivants, et non d’agonisants, que s’adressaient mes apprĂ©hensions.”

Si Cioran avait lu des livres d’ethnologie, il n’aurait pu sĂ©rieusement entretenir l’idĂ©e selon laquelle, jadis, sous d’autres cieux, la naissance d’un enfant Ă©tait reconnue pour le dĂ©sastre qu’elle est. “À quel point l’humanitĂ© est en rĂ©gression, dit-il, rien ne le prouve mieux que l’impossibilitĂ© de trouver un seul peuple, une seule tribu, oĂč la naissance provoque encore deuil et lamentations.”

S’il avait passĂ© un peu de temps auprĂšs des enfants en bas Ăąge, il n’aurait jamais pu Ă©crire : “Nous aurions dĂ» ĂȘtre dispensĂ©s de traĂźner un corps. Le fardeau du moi suffisait” â€“ car il aurait su ce que savent tous les parents, Ă  savoir que le moi n’émerge que trĂšs progressivement du corps, et que ce corps, loin d’ĂȘtre un fardeau pour le moi, en est la condition sine qua non.

Et s’il avait le moindre sens de la logique, il aurait su que les pierres ne peuvent guĂšre se fĂ©liciter de leur heureux Ă©tat d’hĂ©bĂ©tude. “Il vaut mieux ĂȘtre animal qu’homme, insecte qu’animal, plante qu’insecte, et ainsi de suite. Le salut ? Tout ce qui amoindrit le rĂšgne de la conscience et en compromet la suprĂ©matie.”

S’il avait lu des ouvrages de linguistique et de psychologie enfantine, il aurait su que la possibilitĂ© de commencer une phrase par “je” (cette phrase serait-elle “je souffre le martyre, je regrette d’ĂȘtre nĂ©, je trouve que la vie est une erreur funeste”, etc.) dĂ©pend de la prĂ©sence des autres pendant la petite enfance(13). “J’aimerais ĂȘtre libre, Ă©perdument libre, Ă©crit Cioran. Libre comme un mort-nĂ©.”

Ah lĂ  lĂ  ! soupire DĂ©esse Suzy. On voit bien que cet homme-lĂ  n’a jamais vu un mort-nĂ©. Libre comme un mort-nĂ©, non mais ça ne va pas, la tĂȘte ?

Justement, ça ne va pas, la tĂȘte : il souffre ; tu ne veux donc pas comprendre ?! Il souffre comme une bĂȘte, ou plutĂŽt comme seul un homme peut souffrir ; et, faute d’ĂȘtre mort-nĂ©, sa seule maniĂšre de s’en sortir c’est l’écriture. L’écriture lui apporte la “libertĂ©â€ et l’“indĂ©pendance” â€“ valeurs suprĂȘmes, on s’en souvient, pour tous les professeurs de dĂ©sespoir. “Si je n’ai fait qu’écrire le mĂȘme livre, en marge des mĂȘmes obsessions, c’est pour avoir constatĂ© que cela me libĂ©rait, en quelque sorte (
). L’acte d’écrire comme thĂ©rapeutique, c’était cela l’essentiel (.. .). Tout ce qui est formulĂ© devient plus tolĂ©rable. L’expression ! VoilĂ  le remĂšde.”

Cioran est un solipsiste typique pour ne pas dire caricatural. Il semble ne s’ĂȘtre jamais demandĂ© ce qu’il serait devenu, adoptĂ© Ă  la naissance par un couple du Middle West amĂ©ricain ou Ă©levĂ© dans une tribu d’aborigĂšnes de la Nouvelle-GuinĂ©e. MĂȘme s’il est obligĂ© de reconnaĂźtre qu’il ne s’est pas crĂ©Ă© tout seul, il demeure convaincu que les origines sont secondaires : “Nos commencements comptent, cela s’entend, dit-il ; mais nous ne faisons le pas dĂ©cisif vers nous-mĂȘmes que lorsque nous n’avons plus d’origine, et nous offrons tout aussi peu matiĂšre Ă  une biographie que Dieu.”

Être moine. Non : Dieu mĂȘme. Alors qu’on n’est rien. Et si soi, l’on n’est rien, que dire des autres ? “Plus on est conscient de sa nullitĂ©, plus nous mĂ©prisons les autres (
). Quand il nous est impossible de nous leurrer encore sur notre propre compte, nous devenons incapables de ce minimum d’aveuglement et de gĂ©nĂ©rositĂ© qui seul pourrait sauver l’existence de nos semblables.”

VoilĂ  la visĂ©e. Devenir aussi souverain que ce Dieu auquel on ne croit plus. Se suffire Ă  soi-mĂȘme. “Vivre vĂ©ritablement, c’est refuser les autres.” Pourvu, bien sĂ»r, que Simone continue de vous apporter vos repas et de lire vos manuscrits, pourvu que le mĂ©tro et les lampes Ă©lectriques continuent de fonctionner, pourvu qu’on puisse aller de temps Ă  autre faire une promenade au jardin du Luxembourg ou traĂźner chez les bouquinistes au bord de la Seine ou passer la soirĂ©e dans une salle de cinĂ©ma Ă  l’OdĂ©on


AprĂšs avoir prĂŽnĂ© le suicide tout au long de sa vie sans s’y rĂ©soudre, Emil mourra de sa belle mort Ă  quatre-vingt-quatre ans, en 1995.

Simone BouĂ© procĂ©dera au rangement mĂ©ticuleux de toutes ses affaires (manuscrits, contrats, dossiers, documents, correspondance) et, aussitĂŽt aprĂšs, se noiera dans l’ocĂ©an Atlantique.

Accident ou suicide ? Suzy seule le sait.

Nancy HUSTON, Professeurs de désespoir. Paris : Babel (Actes Sud), 2004.

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