“Qu’est-ce que le tragique ?” – Clément ROSSET

Séparer la vie et la mort, faire une différence, pourrait-on presque dire, entre la vie et la mort, revient a nier l’idée de la mort : tout au moins ce qu’il y a de tragique dans l’idée de la mort. Ce que nous entendons par cette séparation consiste a voir la mort exclusivement aux couleurs de la vie… Cette vision « optimiste », si j’ose dire, est celle des parents de la victime pour lesquels l’idée du cadavre qu’on leur apporte ne recouvrira jamais l’idée du compagnon vivant qu’ils ont connu, et aussi celle des passants qui ne considerent qu’un cadavre, qui voient la mort aux seules couleurs de la mort. L’idée de l’identité du vivant et du mort, idée tragique s’il en est, leur demeure étrangere.

Mais poursuivons notre investigation psychologique : nous découvrons que la vision du mécanisme tragique ne nous fait horreur que paree que nous nous le représentons comme une entité figée, en dehors du temps; qu’à notre définition de mécanisme, il faut ajouter celle de rigidité; qu’il faut, pour comprendre notre bouleversement face à cette mort accidentelle, introduire une idée d’immobilité, dans notre représentation mobile du temps. Il y a la un phénomène de détérioration du temps. Nous avons l’impression que nous avons affaire, dans le tragique, a un temps qui diffère essentiellement du temps ordinaire, – nous avons parlé du temps tragique comme d’un temps immobile. C’est dire que dans le temps tragique, il y a « spontanéité » entre deux principes incompatibles : le temps mouvant, tel que nous le concevons, et d’autre part ce schéma tragique, absolument intemporel, que nous trouvons appliqué, incorporé au temps, d’une façon mystérieuse et incompréhensible. Au lieu du temps « libre », la libre succession des instants, voici que nous découvrons un temps rigide, nécessaire : un temps « déterminé », au sens le plus fort du terme. Tellement déterminé que nous ne pouvons plus le concevoir comme mobile, comme temps, par conséquent. En effet, nous nous représentons simultanément ce que nous ne pouvons manquer de dissocier radicalement dans notre esprit : d’une part, les instants qui se sont écoulés pendant que le maçon travaillait, glissait, tombait, et mourait ; d’autre part, notre représentation intellectuelle du schéma de la mort, la description du piège de la mort tel que nous l’embrassons dans l’esprit, non dans le temps : « Pour mourir, lorsque l’on travaille sur un échafaudage situé à 20 mètres au-dessus du sol, il faut faire un faux pas, perdre l’équilibre; le centre de gravité doit quitter le polygone de sustentation, etc. » Voici l’idée de la mort, et voila le temps de la mort ; la réunion simultanée des deux constitue le temps tragique : le temps, tel que nous nous le représentons après l’accident, n’est pas un temps comme les autres, n’est pas le temps. Ce n’est qu’après coup que nous découvrons que ce n’était pas le temps, parce que l’idée de mécanisme intellectuel – intemporel – qui s’est déroulé pendant le temps, a pris, sans que nous nous en apercevions, la place du temps : le monstre tragique a dévoré le temps en en épousant les contours ! À ce moment, l’horreur nous glace d’épouvante, surtout si nous prenons conscience de la mort du temps au moment meme ou le mécanisme tragique l’a dévoré et se déroule à sa place, – à la place qu’ aurait occupée le temps. Nous croyons alors entendre le rire sardonique de l’ennemi quise dévoile tout a coup: « N’est-ce pas que je t’ai bien trompé? Ne m’étais-je pas bien déguisé pour te dévorer? J’avais revetu la forme et les habits de ton ami le plus intime, le plus connu, afin que tu ne te méfies pas… Et maintenant, ton ami est mort, tu es en mon pouvoir. Tu ne peux plus compter sur le temps, car le temps est mort, je l’ai tué. »

Examinons a présent ce temps tragique tel qu’il s’est substitué a notre temps ordinaire et voyons quelles sont toutes ses caractéristiques. Nous l’avons vu, ce temps diffère de l’autre par sa raideur, sa fixité : non qu’il ne bouge pas, mais ses mouvements sont automatiques et déterminés à l’avance par le schéma tragique ; il s’agit du déroulement d’un ressort, qui s’empare de l’espace et du temps nécessaires à son propre déroulement. Nous allons voir qu’a ce temps raide, il faut ajouter une autre caractéristique essentielle si nous voulons nous représenter le temps tragique dans toute sa complexité : je veux dire que le sens de ce temps est l’inverse de celui du notre, que le ressort tragique se déroule dans le sens contraire du temps. Dans le cas de notre ouvrier, le point de départ du tragique est l’ambulance qui l’emmène, mort, le point d’aboutissement est le faux pas au haut de l’échafaudage… Lorsque nous entrons dans le temps tragique, nous commençons par la fin, nous sommes au point culminant du tragique, au point de détente maximum de son ressort : dès qu’il nous atteint le tragique est fini, tandis que nous, qui reparcourons l’itinéraire tragique en sens inverse pour arriver à son point de départ, la mort, avons l’illusion d’aller vers l’avenir, l’illusion que nous sommes dans le temps, alors qu’en réalité, nous nous enfonçons dans le passé du temps tragique. Nous entrons dans le tragique lorsqu’il a fini son reuvre : aussi ne pouvons-nous lutter contre lui, sommes-nous pris au piège sans recours, puisqu’il a déja gagné, puisque son but est déja atteint, puisqu’il n’est plus. Nous sommes, des lors, comme des spectateurs immobiles devant lesquels défilent les images d’un film a l’envers : et lorsque nous avons atteint le début, ou plutot lorsque le début nous a atteint, alors nous avons fini, nous; mais le film, lui, était terminé au moment meme ou nous sommes entrés dans la salle, au moment ou nous avons lu le mot « Fin ». Ce mot, nous n’avons pas su le déchiffrer, paree que nous avons vu que des images lui succédaient, sans voir que ces images précédaient le mot fin, qu’en fait, nous nous enfonçions inexorablement dans le passé tragique. Nous commençons par le développement total du ressort tragique : au fur et à mesure que nous reculerons, que nous aurons l’illusion d’avancer, nous éliminerons l’un après l’autre tous les développements tragiques pour aboutir enfin à la pure donnée tragique qui a déclenché tout le mécanisme, le point de départ du tragique.

Voit-on maintenant pourquoi nous pouvons dire que le temps tragique procede en sens inverse du temps véritable ? Prenons l’exemple d’une tragédie classique : le temps véritable est l’ordre chronologique des événements de la tragédie, le temps tragique est l’ordre logique des événements tragiques, et cet ordre est l’ordre inverse du premier. Le cas est particulièrement caractéristique dans une pièce qui demeure poui moi le type, le modele même de la tragédie : Œdipe roi. Il apparait que l’ordre tragique y est l’inverse de l’ordre de la piece. L’origine de la tragédie est découverte à la fin de la piece : le sauvetage du fils de Laïos par le vieux serviteur. Au début, nous sommes au point maximum du développement tragique : la peste qui ravage tout le pays. Toute la démarche de la pièce ne fait que revenir de la fin au début : on apprendra beaucoup de choses nouvelles, mais il n’y aura plus rien de nouveau, nous ne faisons que retourner lentement et súrement dans un passé déterminé, inchangeable. Au lever du rideau, le drame est consommé, il n’y a plus place que pour des personnages dramatiques qui croient pouvoir agir sur le drame, ce qui crée précisément leur caractere tragique, leur illusion d’avenir, de temps, alors qu’ils sont dans le passé et s’y enfoncent de plus en plus.

On saisit quelle doit etre l’excellence de l’exposition classique de la tragédie : donner au plus haut degré possible l’impression de fin, l’impression que le rideau s’est refermé définitivement sur la tragédie, que la piece est terminée ! Mais elle n’est pas terminée seulement en puissance, comme on le prétend fréquemment, le ressort tragique exposé au début ne doit pas se dérouler inexorablement jusqu’a son achevement, qui sera la fin de la piece : nous l’avons vu, c’est tout le contraire qui se produit. Au début, nous prenons conscience du ressort tragique au moment ou il a achevé de se dérouler, et nous saisirons a la fin de la piece le moment ou il s’est déclenché. Au début, nous savons la fin; à la fin, nous comprenons le début.


ROSSET, Clément, La philosophie tragique. Paris: Quadrige/PUF, 1991.

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