“Codreanu, chef de la Garde de fer, récemment tué par la police roumaine…” – René BRAICHET

Feuille d’Avis de Neuchatel, Suisse, nº 288, 9 décembre 1938

Une des figures mystérieuses de ce temps : Codreanu, chef de la Garde de fer, récemment tué par la police roumaine fut-il, dans son pays, un précurseur ou un simple aventurier de la politique ?

Nos lecteurs ont lu récemment une dépêche relatant que le capitaine Codreanu, chef de la Garde de fer roumaine, avait été abattit par la police, avec treize de ses compagnons, alors qu’il tentait, a-t-on dit, de s’échapper du lieu de son incarcération. A premier abord, cette dépêche leur aura paru sans importance. Elle est pourtant, sous son laconisme, l’expression d’un drame qui agite toute une nation. Et cette mort peut avoir, pour la Roumanie, des répercussions incalculables. Un journaliste français comparait l’événement au meurtre de Calvo Sotelo, le chef nationaliste espagnol, assassiné par le « Frente popular » en juillet 1936 et qui déclencha la guerre atroce où se débat toujours la Péninsule. On a de bonnes raisons de croire que la Roumanie est loin encore d’en être à ce degré. Il est du devoir pourtant du chroniqueur de noter les symptômes du malaise assez inquiétant qui affecte un pays, en apparence calme et restaure, en réalité toujours agité par d’étranges attentats qui accumulent morts et blessés.

RÉGÉNÉRATEUR D’UNE NATION OU AVENTURIER  POLITIQUE ?

Et d’abord qui est, qui était Codreanu ? Un chef de parti qui exerça sur les siens l’ascendance d’un « duce », ou d’un « führer », désireux de redonner à la Roumanie un sens et un ordre nouveaux ? Ou, au contraire, un vulgaire aventurier politique qui usait de l’assassinat et de la bombe pour parvenir à ses fins ? Il est difficile de la dire. Les frères Tharaud — dont l’un vient d’être élu brillamment à l’Académie française— et qui sont de bons connaisseurs de la Roumanie comme de tant de pays où ils ont séjourné, publient actuellement dans la Revue universelle, sous le titre de l’Envoyé de l’Archange, un portrait saisissant du capitaine et des aspirations auxquelles répondait son mouvement. De toutes manières, il apparaît à la lecture de ces fortes pages qu’il n’est possible de porter sur cet homme un jugement massif de condamnation ou de blâme ! Nos critères politiques traditionnels ne sont pas faits pour trancher le cas d’un mouvement comme la Garde de fer à côté d’une part d’idéal évidente, porte en lui une force explosive assurément dangereuse et toute orientale.

ETUDIANT ET DÉJA CHEF POLITIQUE

On a beaucoup reproché à Codreanu, chef du nationalisme roumain de n’être pas Roumain lui-même. En réalité, s’il est d’un sang mélangé, mâtiné de hongrois, il est de ces hommes qui, comme Adolphe Hitler né sur une frontière, n’en puisent que plus ardemment l’amour d’une patrie qui, par un coté, leur échappe. Le nationalisme de Codreanu, fait d’un sens de la terre un peu fruste et un peu grossier, et de la haine de tout ce qui est errant et de tout ce qui est vagabond, se traduit dans les faits par un patriotisme exaspéré et un antisémitisme qui ne l’est pas moins. Etudiant à l’Université de Bucarest au lendemain de la guerre, doué d’un tempérament de chef évident, il subit l’influence de ses professeurs, les Cuza et les Goga, théoriciens du nationalisme roumain d’alors. Le second devenu, comme on sait, président du conseil à la fin de l’année dernière et mort aujourd’hui, qui prit l’initiative des mesures antijuives d’il y a douze mois, reniera par la suite son disciple : — entre Codreanu et moi, dira-t-il, il y a toute la question du meurtre et de l’assassinat ! C’est qu’en effet, l’étudiant ne se satisfait point de moyens théoriques pour imposer ses idées. Déjà assuré d’un prestige étonnant sur ses camarades — dans ces milieux universitaires roumains tout bouillonnants de passion politique — il fonde une association, l’Archange Saint Michel, où l’on voit poindre alors les méthodes qui seront celles de la Garde de fer : ce premier mouvement est déjà marqué de tendances mystiques, voire religieuses qui, dans la pratique, se concrétiseront par des actes de terreur, destinés à frapper les masses. De sa main même, Codreanu abat un jour, à coups de revolver, le préfet de Jassy.[1] Ayant réussi à fuir, il se rend en France…

CODREANIT DEVANT LE PAYSAN

Et voici un autre aspect de cette existence étrange : il nous souvient d’avoir lu dans Je suis partout des pages attirantes où Codreanu raconte son séjour en terre française. Il a abandonné momentanément ses ambitions politiques ; il se plonge dans l’étude, il prépare une thèse de droit à l’université de Grenoble et il habite aux environs de cette ville dans une campagne où il a loué, avec sa jeune femme et un ami fidèle, une petite maison. Mais il est pauvre et, pour gagner sa vie, il travaille comme ouvrier agricole. Il apprend alors à connaître le paysan français sur lequel, dans les pages dons nous parlons, il a des notations pénétrantes. Ce sens de la terre qui fut toujours le sien s’avive encore au contact du pays réel en France. Nul doute que ce séjour n’ait beaucoup contribué à cet égard à l’extraordinaire ascendant qu’il devait posséder sur les masses paysannes roumaines lesquelles formèrent et forment encore le gros des effectifs de la Garde de fer.

LA MARÉE MONTANTE DE LA GARDE DE FER

Il  ne nous est pas possible de suivre la carrière de l’agitateur revenu en Roumanie. Avec les débris de ses anciens partisans, il fonde la Garde de fer. Cette fois, il s’agit d’un mouvement qui, contrairement à celui de l’Archange Saint-Michel, va prendre racine. Deux catégories de la population y affluent : la classe agricole et la jeunesse étudiante, la première attirée par une promesse de partage des terres assez démagogique, la seconde qui y voit surtout un idéal nouveau de vie en face de formules et de slogans trop usés. Les buts visent en somme à faire de la Roumanie un Etat à la fois populaire et dictatorial, conscient de sa grandeur nationale et libéré des influences étrangères qui, au dire des gardistes, sévissent à la cour. Malheureusement, cette sorte de patriotisme est fort marqué de concepts nationaux-socialistes et l’Allemagne y verra une occasion unique de jouer un rôle en Roumanie. A coup sûr, la grande faute de Codreanu est de n’avoir jamais exposé nettement la situation de son mouvement vis-à-vis du troisième Reich. On a tout lieu de croire dès lors à sa complète inféodation au système politique allemand.

Cependant le pouvoir central de Bucarest ne voit pas de bon œil la Garde de fer prendre de l’ampleur ; il l’interdit à fin 1933, la riposte ne se fait pas attendre. Le 30 décembre de cette année, le président du conseil Duca, responsable de cette mesure, tombe sous le feu des partisans de Codreanu. C’est que les moyens employés par ceux-ci sont demeurés les mêmes qu’autrefois. Après l’attentat, la condamnation des gardistes n’est pas aussi sévère qu’on aurait pu s’y attendre. Ils reparaissent, sur la scène politique, sous le nom de parti « tout pour la patrie » et marquent de nouveaux progrès.

René BRAICHET.


[1] Il s’agit de la ville de Iași, en Moldavie roumaine, où est né Benjamin Fondane (1898-1944).

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