“Des origines du totalitarisme aux apories des démocraties libérales : interprétations et usages de la pensée de Joseph de Maistre par Isaiah Berlin” – Jean ZAGANIARIS

Revue française de science politique, 2004/6 (Vol. 54), pages 981 à 1004

« – On estime généralement que Shakespeare commit une erreur, dit-il, et s’en tira du mieux qu’il put et au plus vite.
– Baliverne ! fit Stephen tranchant. Un homme de génie ne commet pas d’erreurs. Ses erreurs sont volontaires et sont les portails de la découverte. »

James Joyce, Ulysse

Les travaux d’Isaiah Berlin (1909-1997) occupent une place prépondérante dans le domaine de l’histoire des idées politiques. Connu principalement pour ses analyses des libertés « négatives » et « positives », du libéralisme ou bien pour son plaidoyer en faveur du pluralisme des valeurs, ce penseur britannique d’origine russe a également produit des études importantes et originales sur des auteurs romantiques ou bien contre-révolutionnaires. Dans un contexte politique marqué par la guerre froide, où l’attention était focalisée sur les filiations entre marxisme et stalinisme, Isaiah Berlin était allé chercher les origines des doctrines totalitaires du côté de ceux qu’il appelait les « Counter Enlightenment », c’est-à-dire vers une nébuleuse d’auteurs opposés à la philosophie des Lumières. Dans un texte d’une centaine de pages, écrit au milieu des années 1960 et publié au début des années 1990, il avait indiqué que l’une des préfigurations des doctrines fascistes était incarnée par Joseph de Maistre (1753-1821), contre-révolutionnaire savoyard du 19e siècle, dont l’œuvre contenait de longs passages sur le bourreau, les sacrifices sanglants et l’Inquisition.

Ce commentaire de la pensée maistrienne n’a guère fait l’objet d’une attention spécifique. Pourtant, il s’inscrit de manière importante dans l’architecture conceptuelle globale qu’Isaiah Berlin avait tenté d’édifier tout au long de son existence. Ses réflexions sur le fascisme et sur ses éventuels précurseurs sont indissociables du travail d’analyse qu’il avait effectué au sujet des apories du libéralisme et des attaques menées contre les régimes démocratiques. En même temps, le rapprochement effectué par Isaiah Berlin entre la pensée maistrienne et les totalitarismes n’a pas uniquement un intérêt herméneutique. Il s’agit surtout d’une pratique intellectuelle, constituée à la fois par des réflexions conceptuelles à travers lesquelles l’historien des idées britannique avait réfléchi sur les problèmes politiques de son époque, et par des conditions sociales de production susceptibles d’expliquer la nature du savoir produit sur Joseph de Maistre. En souhaitant poser le problème des apories d’un libéralisme moniste et universaliste, Isaiah Berlin avait été conduit, à partir de la fin des années 1940, à travailler sur un ensemble d’auteurs qui avaient rejeté l’abstraction théorique des droits de l’homme en soulignant l’existence des particularismes caractérisant les individus. Plutôt que de séparer artificiellement les différentes composantes d’un système intellectuel postulé a priori comme cohérent, l’étude présentée ici s’efforcera de penser le rapport entre, d’une part, les études d’Isaiah Berlin sur les origines des totalitarismes et, d’autre part, ses réflexions protéiformes sur le pluralisme des valeurs au sein des démocraties libérales… [PDF]

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