“L’insomnie de l’être” – Olivier ABEL

Publié in Emmanuel Levinas et les territoires de la pensée. Paris : PUF, 2007, collection Epiméthès, p.215-234.

Un peu naïvement, à cause de ma trop grande ignorance, j’avais choisi ce que je croyais être un petit thème très secondaire ! Une fois détrompé, il était trop tard pour revenir en arrière, et les remarques qui suivent doivent être considérées comme une première prise de contact. De meilleurs connaisseurs sauront peut-être y remettre un ordre plus intelligible, plus sensible à l’amplitude des écrits de Lévinas.

Mais pourquoi donc ce thème ? Tout le monde connaît ces moments d’entre-deux, où l’on ne veille ni ne dort, un peu comme dans la lecture justement, où l’on n’est ni dedans ni dehors. Tout le monde connaît ces nuits où il nous est impossible de dormir ; on rallume, on rouvre le livre — et c’est encore une autre manière de nous retirer du monde, ou de nous oublier nous-même. Cela pourtant n’est pas encore l’insomnie, que je ne connais pas personnellement, mais dont d’autres m’ont dit la douleur et l’actualité. Pourquoi de nos jours autant d’insomnie ? Pourquoi cette impuissance à dormir, à se reposer ? Mais aussi, et c’est parfois la même question, pourquoi tant de fatigue ? Pourquoi cette impuissance à agir, à se bouger ? On me pardonnera ces notations plus aristotéliciennes ou arendtiennes que lévinassiennes : c’est peut-être parce que nous avons trop peu d’occasions d’agir, de chances de nous fatiguer, parce que trop souvent nous sommes désoeuvrés, inutiles, inemployés, que nous ne savons plus trouver le sommeil. Mais c’est aussi parce que nous n’avons plus de vrai sommeil, de vrai retrait du monde, parce que nous sommes sans cesse mobilisés, affairés et anxieux, que nous ne savons plus éveiller notre faculté de sentir et d’agir.

Chez Lévinas, la question est encore différente cependant, et l’insomnie semble un thème radical, qui touche à l’Etre et au Néant, au Même ou à l’Autre. Plus précisément, cela me semble être un thème de la passivité, même si d’une passivité paradoxale. Au cours des saisons d’hiver et printemps 77-78 j’ai suivi avec un immense intérêt le séminaire du philosophe à la Sorbonne, qui portait notamment, avec insistance, sur quelques paragraphes d’Expérience et jugement. Il s’agissait de la structure de prédonation passive, mais comme toujours déjà saisie par une conscience prédatrice, ou qui du moins se reprend elle-même ; l’aporie de la passivité conduisait alors à un retournement majeur. C’est au fond encore cette démarche que je voudrais suivre ici : celle d’une double inversion des thèses, à partir de leurs apories propres. D’une part, et cela me semble la configuration « mineure » (non au sens où elle serait moins importante car elle est première, mais au sens musical), on a l’insomnie de l’être, entendue comme l’horreur de l’il y a et son ressassement : Lévinas propose ici un véritable éloge du sommeil comme retrait, rupture et interruption. D’autre part, et ce serait la configuration « majeure » (toujours au sens musical), mais qui apparaît dans un second temps, il faut réveiller l’éveil, et c’est une interruption du moi par autrui, une vigilance à l’égard de l’autre que moi : l’éloge de l’insomnie que propose Lévinas se fait alors contre l’engourdissement des fausses vigilances. Mais pourquoi cette inversion ? Et est-ce bien une inversion ?

1. L’insomnie de l’être anonyme

Cette formule provient de De l’existence à l’existant, où elle évoque la situation de celui qui est, comme dit Heidegger, geworfenheit, jeté dans l’existence. A l’horreur de ne pouvoir échapper à l’être anonyme succède alors un éloge du sommeil comme retrait.

L’horreur d’être, l’il y a

Dans De l’existence à l’existant, le thème de l’existence sans existant est celui du chapitre qui précède celui de l’insomnie. Pour reprendre ses propres expressions (dans les pages 93 à 98), c’est d’abord un il y a, où quelque chose se passe, d’anonyme, qui submerge tout sujet, un grouillement de points, rien qu’une présence monotone où justement rien ne menace, quelque chose d’étouffant pour une vigilance sans motif, à vide :

« ce qu’on appelle le moi, est, lui même, submergé par la nuit, envahi, dépersonnalisé, étouffé par elle. La disparition de toute chose et la disparition du moi ramènent à ce qui ne peut disparaître, au fait même de l’être auquel on participe, bon gré mal gré, sans en avoir pris l’initiative, anonymement. L’être demeure comme un champ de force, comme une lourde ambiance n’appartenant à personne… » (EE p.95)… [+]