“Cioran, antéchrist ou prophète ?” – Alain BOSQUET

Revue des Deux Mondes, novembre 1995

Le destin d’Emile Michel Cioran est des plus particuliers. Dès 1949, l’année où paraît son premier livre en France, Précis de décomposition, il est considéré, par une poignée de lecteurs, comme un antéchrist ou comme un prophète des temps modernes. Même le philosophe qui l’a découvert, Gabriel Marcel, s’il approuvait sans réserve son écriture et sa virtuosité, voyait en lui un penseur malfaisant: a-t-on idée de condamner l’espèce tout entière, au lieu de s’en prendre à telle ou telle faction? La France de l’humanisme ne pouvait voir en ce Roumain qu’un nihiliste dangereux, et d’autant plus nocif qu’il se servait d’une plume exceptionnellement brillante. Les autres, ceux qui ne se relevaient pas, à l’époque, de l’Occupation, de la Libération ou de l’Epuration, se sentaient attirés par lui : il fallait bien que quelqu’un exprime, en bon français, le dégoût de soi, de l’Europe et de la patrie. Cioran, lui, ne se mêlait pas de polémiques si vaines : il écrivait pour cinq ou six cents personnes et se terrait dans sa mansarde de la rue Monsieur-le-Prince. Mais déjà perçait l’ambiguïté: il acceptait les invitations à dîner, se montrait charmant chez les dames du monde et se donnait un air prévenant, où tout était balkanique, c’est-à-dire irrésistible et parfaitement réglé.

Mais qui étaient ses précurseurs ?

Sa réputation d’écrivain marginal et adversaire aussi bien de Sartre que de Camus – qu’il ne mettait point en cause: il les ignorait avec superbe et sourire – grandissait à partir de la fin des années cinquante, et c’est hors de nos frontières que sa renommée prenait ses plus fortes assises. Nihiliste, imprécateur, anarchiste en dentelles, ennemi de l’homme dans tous ses aspects : si toutes ces étiquettes sont vraies, il serait temps de se demander qui étaient ses précurseurs véritables. Une réflexion de ce genre s’impose d’autant plus que sa gloire est toute récente: quelques semaines avant sa mort, alors que sa raison l’avait déjà quitté depuis plusieurs mois, son éditeur, Gallimard, a réuni l’ensemble de son œuvre: plus de mille sept cents pages. Il est alors salué par la presse, soudain soucieuse de lui donner enfin une place jusqu’alors chichement ménagée. Sa mort fut l’occasion d’une seconde vague d’éloges. Chaque journaliste s’est précipité sur le convoi des admirateurs. Cela est juste, mais est-ce de bon aloi?

Des provocateurs comme Céline et, dans une moindre mesure, comme Prévert, peuvent se permettre de malmener la langue, ou de s’en inventer une. On ne leur demande pas d’être corrects ou classiques. Le cas est différent avec Cioran : étranger et se voulant métèque à tout prix, il doit, très tôt, comme par compensation, écrire un français d’une pureté exemplaire, voire maniaque. Robespierre et Saint-Iust de la syntaxe comme de la propriété des termes, quelque affable qu’il fût, il pouvait se fâcher tout rouge si par mégarde on lui déplaçait une virgule dans un texte. Nous l’avons vu blême de fureur devant Jean Paulhan et Marcel Arland, qui dirigeaient alors la Nouvelle Revue française; une malencontreuse mais anodine « coquille» devenait pour lui le résultat d’un guet-apens, d’un complot, d’une entreprise de démolition. C’est que, au-delà de sa pensée, il existe une volonté farouche: s’intégrer dans l’esthétique française traditionnelle, celle de Pascal, de Voltaire, de Joseph de Maistre ou de Giraudoux. Cette ambition n’est pas passive: on peut y voir un activisme virulent, dans la mesure où il entend bien demeurer, du point de vue esthétique, le souverain de ses fantasmes. Nos grands révolutionnaires, dans le domaine de la littérature, se sont toujours montrés libres de bousculer le langage, ce qui est vrai de Restif de la Bretonne, de Xavier Forneret ou, plus près de nous, d’Antonin Artaud. Cioran veut, sans l’avouer, jouer au bourreau mais en même temps porter perruque… [PDF]