“Nicolas de Staël ou le vertige” – CIORAN

Commençons par un remords: j’ai rencontré de Staël plusieurs fois (nous fréquentions le même salon…) autour de 1950. Il souhaitait que j’aille visiter son atelier. J’ai promis sans donner suite à ma promesse. On n’est pas né impunément dans les Balkans, dans l’espace idéal du laisser-aller et du ratage.

N’ayant pas pressenti ses tribulations, je n’ai jamais eu une conversation approfondie avec lui. Son franc-parler frisait parfois la provocation. À un peintre de ses amis qui allait un peu loin dans le dépouillement et la simplification, il dit carrément un jour en ma présence: « Pourquoi te fatiguer? Mets seulement ta signature au bas d’une toile blanche. »

Son suicide a laissé tout le monde perplexe. Comment l’expliquer? L’extraordinaire n’a pas besoin de commentaire. On peut néanmoins faire une hypothèse qui ne sera une réponse que pour ceux-là seuls qui ont affronté l’abîme des nuits blanches. De Staël connaissait cet abîme en initié, en spécialiste du vertige. Je regretterai toujours d’avoir ignoré la dimension de ses épreuves. L’aurais-je devinée que je serais sûrement devenu son ami, car il existe une complicité des veilleurs, de ces maudits punis pour crime de lucidité. Veiller, c’est être conscient au-delà du supportable, c’est ne pas pouvoir oublier, c’est subir la continuité de l’intolérable. Alors que les dormeurs commencent chaque matin un autre jour, pour l’insomniaque l’oubli n’est guère possible puisque jour et nuit il affronte sans discontinuer le même enfer.

Ce fut à la troisième tentative que pour de Staël le cauchemar prit fin. Il ne s’agit donc pas d’une improvisation mais d’une nécessité, d’un accomplissement, d’une libération en somme. Ses oeuvres des dernières années témoignent d’une fièvre, d’une apocalypse intime qui exigeait le couronnement de la mort. Ses rouges, tout particulièrement, sont si violents, si animés, qu’ils paraissent porteurs d’un message, d’un adieu fulgurant. C’est à la suite de tourments sans nom qu’il a dû opter pour l’irréparable.

Ses dernières lettres révèlent clairement ses doutes sur son avenir comme peintre, ainsi que sa terreur devant l’impasse. Il ne voyait pas comment évoluer, comment avancer encore. D’autre part, commençait à le tourmenter le succès que rencontraient de plus en plus ses toiles récentes alors que les premières lui avaient coûté infiniment plus d’efforts. Il voyait là une sorte d’injustice qui aggravait ses insomnies. On ne pousse pas impunément aussi loin les scrupules. Et tous ces scrupules, si contradictoires, alimentés par son déséquilibre, ne pouvaient que précipiter sa fin. Jeune encore – il n’avait que quarante et un ans – il était arrivé au bout de lui-même. Après tout, il aurait pu renoncer à la peinture, cesser, sans drame, de miser sur soi, et s’abandonner à un néant quelconque, donc tolérable. Mais il n’a pas voulu se survivre, il haïssait la résignation. En véritable artiste, il a refusé de composer avec la médiocrité de la sagesse.


Texte paru dans Lire, 235, 1er mai 1995, p. 43.